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À bord du Mokiroule, le camion-librairie qui sillonne les villages d’Ardèche

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Beaucoup de villages sont trop petits pour avoir un libraire. Avec son 10 tonnes transformé en librairie ambulante, Pascale Girard parcourt chaque jour les communes de l’Ardèche pour amener les ouvrages jusqu’aux habitants. Vecteur de culture et de lien social, le projet fait des petits dans d’autres régions de France.

Il est 6 h du matin lorsque Pascale Girard démarre sa tournée au volant du Mokiroule. Aujourd’hui, c’est à Vernoux-en-Vivarais qu’il faut se rendre. Depuis deux ans, elle sillonne les petites routes d’Ardèche avec son 10 tonnes transformé en librairie ambulante. « Au début, je voulais une immense librairie à deux étages dans un bus à impériale anglais, pouffe-t-elle, mais ce n’était pas raccord avec le territoire ! » Sa tournée mensuelle passe par Saint Fortunat-sur-Eyrieux, Saint-Sauveur-de-Montagut, Les Ollières-sur-Eyrieux, Alba-la-Romaine…

Une heure plus tard, Pascale est parmi les premiers et fait le tour des collègues. Au café, on évoque les périodes les plus rudes de l’année, quand la neige ou le verglas sont au rendez-vous. Dans ces conditions, certains restent à la maison. Comme presque toutes les zones rurales françaises, Vernoux-en-Vivarais a connu un lent déclin démographique avant que la tendance ne se stabilise. Aujourd’hui, il abrite environ 2000 habitants. La commune est située à une heure de route du libraire le plus proche, à Valence. Deux fois par mois, grâce au Mokiroule, les locaux ont accès à une librairie au coin de leur rue. Ils peuvent découvrir les dernières publications, venir chercher les ouvrages commandés par mail ou par téléphone, ou discuter de l’actualité littéraire.

« Une librairie qui tangue »

À 8 heures, les premières clientes font le marché avant d’aller au travail. Pascale l’a bien compris, la librairie ambulante doit être une porte sur le monde et ses actualités. « Je n’ai pas le même type de frais, et l’organisation de mon temps est un peu différente de celle d’une librairie classique. Mais quand j’ai construit le projet, il était clair que je n’allais pas monter “une sous-librairie de campagne” ». Les clients trouvent au Mokiroule les dernières sorties nationales et internationales. Certains commandent des livres pour le passage de la semaine suivante.

Le brouillard tarde à se lever, Pascale peste. « Je ne peux pas sortir les cartes postales, les coins vont corner immédiatement ». Le camion est pourvu d’un chauffage pour les longs mois d’hiver. Les étagères aux couleurs vives sont penchées vers l’arrière pour retenir les livres lors de ses boucles dans les montagnes. « C’est une librairie qui tangue », remarque un client facétieux. Il achètera un grand album illustré de Moby Dick.

Albums enfants et gaz de schistes

À 10 heures, le défilé de clients est quasi ininterrompu. Sur les rayons, beaucoup d’albums pour enfants et de collections pour adolescents. On y trouve aussi des ouvrages et des DVD à destination de leurs parents, comme le film « Merci Patron ! » ou les livres de Rob Hopkins. Certains traitent de problématiques bien locales, comme la disparition des abeilles ou les gaz de schistes — les panneaux contre la fracturation hydraulique fleurissent partout dans le département.

La présence de Pascale dynamise les réseaux d’acteurs locaux investis dans la culture. Une cliente lui demande de venir un après-midi à la projection du film « La vie secrète des arbres », pour vendre le livre à la sortie. La mobilité du camion permet de déplacer la librairie au gré des évènements, dès que l’occasion se présente.

Mobilité et sens

Le Mokiroule remballe à midi. C’est l’heure de partir pour Saint-Péray (7000 habitants), la deuxième étape de la journée. « Ce sont des villages avec une sociologie assez alternative, juge Pascale. Beaucoup de mes clients ont des projets agricoles, ou bien sont au RSA parce qu’ils tentent de monter une activité à destination du territoire. Ce sont souvent des métiers passionnants, mais pas forcément hyper rémunérateurs. Un peu comme moi, au fond. »

Si son activité lui permet de vivre de sa passion, Pascale travaille en effet d’arrache-pied. 80 heures par semaine, pour un salaire qu’elle a récemment augmenté à 800 euros par mois au bout de 2 ans d’activité. « Je galère, mais ni plus, ni moins, que tous les libraires finalement ». Longtemps intermittente, Pascale a ensuite monté une cantine ambulante qu’elle a fait rouler des tournées des Ogres de Barback au festival d’Aluna à Ruoms. Aujourd’hui reconvertie en librairie sur roulettes, elle réunit les ingrédients des nouveaux nomades du travail : la mobilité, le sens et les projets multiples.

À 20 h, le 10 tonnes rejoint son hangar. Pascale ouvre son ordinateur pour enrichir sa page Facebook où elle tient ses clients au courant des dernières sorties en librairie et des prochains déplacements. Ils sont 2 000 à suivre son actualité. Assez pour faire tourner son commerce, mais aussi pour faire des émules : depuis un an, plusieurs librairies ambulantes ont suivi son exemple en France, Comme En Roue Livres dans la Haute-Vienne ou La Librairie du Poussin dans l’Essonne.

Le 31 octobre 2017


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