Guide consocolaborative

« Un jour, un chauffeur Uber renversera un livreur Deliveroo »

Partager [pssc_facebook] [pssc_twitter]

Depuis plus d’un an, Coopcycle développe un logiciel alternatif aux géants de la livraison de nourriture à domicile tels que Deliveroo ou Foodora. Articulé autour d’une coopérative, ce collectif milite pour une vision différente du travail et sollicite l'encadrement des pouvoirs publics. Entretien avec Alexandre Segura, fondateur.

Samuel Roumeau : Aujourd’hui, l’ubérisation semble être sur toutes les lèvres… Comment analysez-vous l’impact de l’économie numérique sur notre modèle social ?

Alexandre Segura : L’ubérisation, on en a tellement parlé que cela ne veut plus rien dire ! A l’origine du succès des plateformes numériques, il y avait le rêve d’aller vers de nouvelles formes de travail, sans horaires, sans subordination. Devenir livreur à vélo était alors une alternative agréable, une autre façon de gagner un peu d’argent pour les 30-40 ans, en complément de leurs revenus et sur leur temps libre. Aujourd’hui, c’est complètement différent. Ce sont des jeunes de 20-30 ans qui en font leur source de revenus principale. Et c’est là qu’un rapport de subordination se met en place. Deliveroo et les autres peuvent décider unilatéralement des conditions de rémunération des coursiers. Le travail étant rare, la plupart n’ont d’autre option que de rester sur la plateforme et d’accepter les nouveaux tarifs.

A l’origine du succès des plateformes numériques, il y avait le rêve d’aller vers de nouvelles formes de travail, sans horaires ni subordination.

Face à de telles asymétries dans la relation de travail, comment les travailleurs du numérique s’organisent-ils ?

En réponse à ces nouvelles formes de travail, un nouveau type de syndicalisme voit le jour. Bien qu’ils ne soient pas forcément politisés à la base, les livreurs commencent à s’organiser, sur les réseaux sociaux (Facebook, Whatsapp,…) mais aussi physiquement, quand ils patientent aux mêmes carrefours. Lors des temps d’attente, ils se reconnaissent, se parlent, mettent en place des actions communes. Ces nouvelles formes d’organisation collective, spontanées et décentralisées, sont bien loin du syndicalisme traditionnel.

Mais la grève des coursiers n’a quasiment rien donné et les moyens de pression demeurent très restreints…

Il s’agit d’emplois peu qualifiés où la main d’œuvre est abondante et facilement remplaçable. Il suffit d’une formation de quelques heures pour pouvoir commencer à livrer des repas. Encore plus inquiétant : quand on pousse la logique capitaliste jusqu’au bout, les plateformes ont vocation à internaliser tous les maillons de la chaîne de valeur. Leur stade de développement ultime, c’est de préparer les plats en usine de façon à contrôler toutes les étapes du service. Cette logique implacable tire les prix vers le bas et généralise des statuts précaires, comme celui d’auto-entrepreneur.

Le stade de développement ultime des grandes plateformes de Foodtech, c’est de préparer les plats en usine de façon à contrôler toutes les étapes du service.

C’est là que Coopcycle intervient. Idéalement, à quoi ressemblerait le projet d’ici quelques années?

Dans trois à cinq ans, si l’on arrive à proposer un service équivalent à Deliveroo dans une grande ville, ce sera une belle réussite ! Il faut bien comprendre que Coopcycle ne fournit que le code (et pas les serveurs par exemple) permettant d’enregistrer et de répartir intelligemment les commandes de plats entre les coursiers. Pour nous, ce logiciel est un bien commun numérique. Notre objectif, c’est que les gens se l’approprient et créent leur propre coopérative de livraison de repas. Pour éviter la concurrence entre coopératives, l’idéal serait d’avoir une seule coopérative au niveau national, afin de mutualiser les coûts liés aux fonctions supports (communication, ressources humaines …) et un réseau de coopératives en situation de monopole dans chaque ville. Tous les livreurs en seraient sociétaires.

Le logiciel Coopcycle est un bien commun numérique. Notre objectif, c’est que les gens se l’approprient et créent leur propre coopérative de livraison de repas.

 

Envisagez-vous d’élargir vos activités à d’autres secteurs ?

Aujourd’hui, Coopcycle s’intéresse à la livraison de plats. Demain, ce sera les colis et après-demain les services à la personne. Le métier de livreur se professionnalise ; il répond aux problématiques très actuelles de logistique du dernier kilomètre. Notre ambition, c’est d’arriver à convaincre les mairies de gauche de soutenir des monopoles locaux de distribution au sens large. Cela correspond à notre vision du service public à l’heure du numérique.

Parlons un peu des membre de Coopcycle. Qui êtes-vous, comment fonctionnez-vous ?

Nous sommes une quinzaine, dont six très actifs et deux développeurs. On s’organise sur les réseaux sociaux, dans des groupes de discussion, c’est assez informel. L’important, c’est de partager nos valeurs politiques et militantes. Jusqu’à présent, on a eu recours au financement participatif. On va continuer dans ce sens et compléter en allant chercher des subventions On souhaite pouvoir payer les gens qui contribuent à développer le logiciel et ce jusqu’à ce qu’il soit parfaitement opérationnel. On voudrait aussi pouvoir disposer d’une caisse commune pour aider les coopératives à se monter dans les villes.

Face aux géants du numérique, comme les citoyens peuvent-ils contribuer à l’émergence d’un modèle plus juste et respectueux des droits des travailleurs tel que Coopcycle?

Tout d’abord, nous devons réussir à convaincre les restaurateurs de la viabilité du projet. Ensuite, les livreurs devront accepter d’être peut-être moins payés, en contrepartie d’une meilleure protection sociale. Enfin, nous devons éduquer les consommateurs qui auront à payer 2 à 3 euros plus cher leurs courses. Ces défis vont être majeurs : comme toujours avec l’économie numérique, il faudra atteindre une masse critique d’utilisateurs pour devenir une véritable alternative aux plateformes de Foodtech actuelles. Et accepter d’en payer le prix.

 

Le 20 octobre 2017


Comments

comments

Sur le Même sujet