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Les labs d’entreprise sont-ils des coquilles vides ?

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Depuis quelques années, les labs se multiplient dans les entreprises françaises. Faut-il y voir de louables tentatives pour diffuser l’esprit start-up dans les grands groupes ? Ou bien un vernis marketing destiné à prouver que ces derniers savent encore innover ? Et surtout, au final, à quoi servent vraiment ces labs ? Décryptage.

 » Le meilleur moyen de prédire l’avenir est de le créer.  » Des phrases inspirantes, dans l’esprit de celles partagées par les utilisateurs du réseau social LinkedIn à leurs contacts, habillent les murs de la grande pièce circulaire aux teintes vertes et grises. Ce vendredi de printemps, en fin d’après-midi, à travers les baies vitrées, le soleil illumine encore la Greenhouse, située au 9e étage des locaux du cabinet Deloitte, à Neuilly. Ce laboratoire d’idées a été créé pour inventer « une nouvelle manière de décliner notre offre », raconte Yann Glever. Face à son « gros iPad », un immense écran blanc numérique qu’il touche pour passer d’une page à l’autre, à la manière de Tom Cruise dans Minority Report, le directeur innovation de Deloitte raconte la genèse de ce lieu destiné à faire « émerger des solutions collectives ». PDG, DRH et dirigeants d’autres grandes entreprises, comme Feu Vert, viennent ici depuis un an pour trouver des solutions à leurs problématiques. « Beaucoup de projets sont sensibles et confidentiels » et le tarif – à partir de 10 000 euros la journée – est à la hauteur du caractère « stratégique » du lieu. « Mais il comprend aussi tout l’accompagnement qui va avec », insiste Yann Glever. Ici, à côté des étagères, sur lesquelles ont été posés, en guise de déco, des Rubik’s Cube et des Lego, les dirigeants échangent, aidés par des «facilitateurs » qui dépoussièrent les réunions. « Nous sommes là pour les aider à ne pas être des étoiles filantes », résume Yann Glever.

Bouée de sauvetage

Impossible de chiffrer le phénomène tant chaque semaine qui passe voit naître de nouveaux labs. La chose est presque entendue : en 2016, si vous êtes une entreprise du CAC 40 sans lab, vous avez raté votre virage numérique ! Seulement voilà : un lab, ce n’est pas qu’une pièce équipée d’un tableau numérique et d’une imprimante 3D sur laquelle on fabrique des têtes de Yoda à ses heures perdues. « C’est un lieu physique qui permet à n’importe quel salarié de trouver des ressources, des outils de fabrication – une brodeuse numérique par exemple – et un accompagnement, un coaching de projets d’innovation, explique Mickaël Desmoulins, directeur du Renault Creative Lab, le premier lab de Renault, créé en 2012. Certains veulent graver une photo de leurs enfants sur une plaque de bois, d’autres travailler sur un projet de start-up. » Ou proposer des dées, à l’image du coffre de voiture modulaire conçu dans le lab, dont l’objectif est d’étendre la capacité du coffre sans reconcevoir le véhicule.

L’innovation consiste parfois à réinjecter un peu de bon sens dans des gros groupes où l’organisation du travail, en silo, ne permet pas toujours aux idées neuves de se frayer un chemin. Ce qui fut pertinent un temps – la division des tâches pour rendre le travail plus productif – ne l’est plus forcément aujourd’hui, à l’heure où les acteurs de l’économie du partage grignotent des parts de marché dans tous les secteurs d’activité. Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi les entreprises ont été séduites par la théorie des fab labs, développée par Neil Gershenfeld, professeur au MIT, à la fin des années 1990. « Ça change de la R&D (recherche et développement) plus classique, souligne Grégory Olocco, à la tête de i-Lab, le lab d’Air Liquide créé en 2013. Le lab nous permet de faire du prototypage rapide. »

Avec un budget de 6,5 millions d’euros par an, le i-Lab a un objectif bien identifié : gagner de nouveaux marchés. Comment ? En réfléchissant à ce que sera l’usine du futur, à la manière de renouveler la qualité de l’air d’une maison lorsque l’air extérieur est de plus mauvaise qualité, ou encore au business dit « inclusif », c’est-à-dire à l’offre destinée aux individus qui ne gagnent que 3 ou 4 dollars par jour.

Rapprocher gros groupes et makers

Pour lancer ces nouvelles idées, les labs misent sur l’innovation ouverte. « Aucun de nous ne sait ce que nous savons tous, ensemble », disait le dramaturge Euripide, 400 ans avant Jésus Christ. Voilà pourquoi les 25 salariés du i-Lab d’Air Liquid ont des profils aussi variés, « avec une parité hommes/femmes et une diversité en termes de compétences, qui va de profils scientifiques au design en passant par l’anthropologie », détaille Grégory Olocco. De plus, lei-Lab construit des partenariats avec des acteurs académiques et industriels. Jusque dans les années 1950, les innovateurs étaient dans les grands groupes, rappelait en 2012 le spécialiste en innovation Scott Anthony, dans un article paru dans la Harvard Business Review et intitulé « The New Corporate Garage ».

Ensuite, des innovations technologiques d’envergure ont germé dans l’esprit d’individus seuls dans leur garage ou presque, avec la naissance de sociétés comme Microsoft ou Apple. Aujourd’hui, l’innovation n’est plus tant technologique que « tournée vers les business models », ajoute Scott Anthony. C’est pourquoi un grand nombre de labs misent aussi sur l’ouverture aux start-up, jugées plus agiles. Quitte à s’imposer parfois des contraintes financières similaires : « Si on est dans une logique de riches, on n’aura pas l’agilité nécessaire pour “shifter”. Les start-up passent à autre chose quand elles voient qu’un projet ne marche pas », indique Grégory Olocco. Certains ont même fait de ce rapprochement et makers leur spécialité, à l’image de Fabien Eychenne. Cet ancien de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing) vient de monter au Brésil la société We Fab, qui organise la rencontre entre ceux qui innovent dans des fab labs, les makers, et les groupes : « Il y a aujourd’hui une freelancisation de la société, et les makers ne vivent pas de leur passion. L’entreprise peut travailler avec eux. »

Intrapreneuriat

Google est connu pour avoir développé la politique des « 20 % de temps libre consacrés à des projets personnels », une approche de l’innovation collaborative que le géant semble avoir mise en sommeil en 2013 au profit d’une innovation plus sélective et confidentielle. Pour beaucoup d’entreprises, en revanche, c’est dans les labs que les bonnes idées de leurs salariés peuvent être testées.

« Le lab permet de donner une seconde chance à des projets qui, sinon, n’auraient pas pu voir le jour », s’enthousiasme Mickaël Desmoulins. Pour autant, cette structure est-elle en capacité de changer les modes de gouvernance des entreprises ? Pas évident. « Mais en permettant à d’autres types de conventions d’exister dans l’entreprise, les labs ouvrent ces dernières à une nouvelle culture », analyse Edwin Mootoosamy, cofondateur du collectif sur l’économie de partage OuiShare. Ainsi, les labs réinventeraient le référentiel sociologique de l’entreprise, voire ses valeurs. « Ces nouveaux modes de fonctionnement naissent des critiques adressées au capitalisme. On retrouve par exemple les valeurs de Mai 68 dans de nouveaux modes d’organisation du travail. » En développant l’intrapreneuriat, les labs permettent aussi aux groupes de fidéliser leurs employés tentés de rejoindre les Gafa ou des start-up supposées plus palpitantes. « Il faut parler d’entrepreneuriat (ou d’intrapreneuriat) plutôt que d’innovation, écrit sur son blog Philippe Silberzahn, professeur d’entrepreneuriat, de stratégie et d’innovation à l’EM Lyon. Sans cela, sans cette capacité à composer avec la réalité managériale à la fois dans les mots et dans l’esprit, il adviendra des labs ce qu’il advient généralement des entités innovation : après un fort intérêt, une disparition inéluctable. »

S’ils veulent survivre et s’imaginer un futur, les labs doivent donc déjà contribuer à l’ubérisation… en interne. Bref, être tout sauf des coquilles vides.

 

 

Le 6 octobre 2016


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