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« Les conséquences sociales du numérique dans le monde ne peuvent plus être ignorées »

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Ancien inspecteur des finances et co-fondateur de la société d’investissement The Family, Nicolas Colin est l’une des voix emblématiques de la galaxie numérique française. Son idée fixe ? Inventer un cadre institutionnel adapté à la nouvelle donne technologique, pour ne plus la subir. Propos recueillis par Arthur De Grave / Photos : Augustin Le Gall

Montée des inégalités, chômage de masse, précarité… La transition numérique explique-t-elle tous les maux auxquels sont confrontées les sociétés post-industrielles ?

Pour une large part, oui. Derrière la transition, il y a une révolution technologique. Ceux qui saisissent les premiers son potentiel vont d’abord tâtonner, ce qui va provoquer l’apparition de bulles financières, comme au début des années 2000. Dans un second temps, on entre dans une longue phase de déploiement d’un nouveau paradigme dans toutes les dimensions de l’économie, et même de la vie en société en général. Nous y sommes aujourd’hui : les infrastructures essentielles changent de nature, de même que les ressources que l’on exploite. Dans cette phase de transition, où le mode de production et les formes de consommation se transforment radicalement, un décalage se crée par rapport au cadre institutionnel existant.

Les institutions, ce sont les piliers qu’on a posés pour pouvoir vivre en société : le salariat, la protection sociale, le droit fiscal, le droit du travail, le droit d’auteur… Le problème, c’est que ces institutions ont été imaginées dans un contexte technologique très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. D’où les tensions que nous constatons dans tous les anciens pays industrialisés : l’économie d’hier s’érode, les institutions se fragilisent, alors que la nouvelle économie, elle, laisse entrevoir des promesses encore loin d’être tenues.

Pour quelles raisons ?

Tout d’abord parce que la nouvelle économie est encore en attente d’institutions adaptées. Mais surtout parce que cette dernière ne se développe pas sur une table rase : les règles héritées du passé ont fini par régler minutieusement toutes les dimensions de la vie sociale. Quand le mode de production change, ça ne marche plus. Dans ce contexte, les institutions, au lieu de défendre une croissance soutenable et inclusive, vont avoir tendance à dresser des obstacles. Cette situation est problématique, car elle conduit à une destruction de valeur. On pourrait par exemple faire du covoiturage un mode de transport de masse au sein de nos villes, mais on ne le fait pas à cause de problèmes infrastructurels et réglementaires… C’est une opportunité qu’on choisit de ne pas saisir. Si nous sommes incapables de refonder notre contrat social, nous cesserons tout simplement d’être un pays développé.  

Mais le creusement des inégalités se réduit-il vraiment à une opposition entre gagnants et perdants de la révolution numérique ? Tous les super-riches de la planète ne sont pas des milliardaires de l’internet…

Non, bien sûr. Les phases de transition comme celles que nous traversons sont propices à l’accaparation par quelques-uns. Les choses vont mal, le mécontentement gagne la société, et la force des gens les plus riches, c’est qu’ils savent toujours jouer de la grogne populaire. Ils vont user de leur influence dans les cercles du pouvoir pour faire passer l’idée que peut-être, si l’on réforme dans un sens qui les arrange, les choses iront mieux. C’est la tendance qui s’est sublimée dans cette idéologie qu’on appelle le néolibéralisme – et qui a prolongé la durée de vie du paradigme fordiste au-delà de sa date de péremption.

Puis il y a les nouveaux riches, qui ont fait fortune dans un environnement encore peu structuré. La nouvelle économie se développe en marge, et comme il n’existe pas d’institutions capables de la rendre plus inclusive et plus soutenable, la valeur tend à se concentrer aux mains de quelques-uns au lieu d’être distribuée là où elle devrait l’être. Ce sont là deux sources bien distinctes des inégalités de revenus.

Qu’adviendra-t-il du travail dans ce nouvel équilibre institutionnel ?

Le monde du travail a toujours été scindé en deux : d’un côté, les tâches routinières, qui ont trouvé naturellement leur place dans les grandes organisations fordistes pyramidales – donc l’emploi salarié, sécurisé et correctement protégé – et de l’autre, les emplois qu’on n’arrive pas à y faire rentrer. Dans certains cas, c’est l’État qui, jugeant de l’importance de telle ou telle activité comme l’éducation ou la santé, a pris sur lui de l’organiser. Dans d’autres, on a malheureusement laissé se développer une jungle sociale. Le secteur de la restauration en est assez emblématique : conventions collectives horribles, horaires décalés, turnover élevé…

Le problème, c’est que le numérique détruit avant tout les emplois sécurisés. Si nous étions honnêtes, nous devrions annoncer ceci aux travailleurs des grandes entreprises : « oui, vos emplois vont disparaître, mais bonne nouvelle ! Vous allez devenir nounou, coursier, chauffeur de taxi… » Cette perspective terrifie les gens, et à raison, puisqu’il s’agit justement de tous les secteurs des services de proximité au sein desquels nous avons laissé se développer la misère sociale. Comme l’État ne va pas pouvoir tout prendre en charge, il va bien falloir créer le cadre institutionnel qui rendra ces emplois de demain attractifs, comme on l’a fait pour l’industrie automobile au siècle dernier ! Cela passe par une protection sociale adaptée et un système de représentation des travailleurs en phase avec ce mode de production. Cela implique de lire correctement les rapports de force à l’œuvre dans notre société.

Nicolas Colin – Photo Augustin Le Gall©

Au sein de The Family, vous insistez sur le rôle moteur des start-up. Pourtant, les « licornes » se font rares et les prochaines grandes vagues technologiques intelligence artificielle, biotechnologies, etc. sont synonymes de barrières à l’entrée. À tel point que le journaliste Jon Evans, du site américain TechCrunch, annonce la fin de l’ère des start-up. Qu’en pensez-vous ?

Il est vrai que les entreprises qui font tout le chemin – de la petite start-up au géant du numérique – se font de plus en plus rares. De plus en plus de places sont prises par des Google, Facebook et autres, qui ont tiré les leçons des échecs cuisants d’entreprises comme Yahoo ou AOL. De leur côté, les entreprises traditionnelles sont maintenant capables d’identifier très en amont les menaces que pourrait poser une start-up, et de déployer toutes les contre-mesures nécessaires (lobbying, rachat, etc.).

Tout cela dans un contexte où les acteurs du numérique doivent s’attaquer à des marchés de plus en plus difficiles, en raison de coûts d’entrée élevés ou de barrières réglementaires. Pour Apple ou Amazon, c’était paradoxalement assez facile ! Mais la fin de l’ère des start-up, vraiment ? Prenez le smartphone : tout le monde ne peut pas se lancer dans la fabrication d’un tel objet. Les start-up ne s’aventurent pas sur ce terrain-là, mais elles vont profiter du déploiement massif de leurs plateformes logicielles pour développer des applications nouvelles. Pensez à Uber ou Airbnb. Je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même demain avec l’intelligence artificielle ou le véhicule autonome.

La culture start-up a toujours prôné la disruption. Aujourd’hui, après plusieurs années de French Tech, elle deviendrait presque l’idéologie officielle. Cet environnement a-t-il perdu de sa subversion ?

C’est un peu plus compliqué. Par définition, le modèle d’affaires et les produits d’une start-up ne rentrent pas dans les cases. Si on les regarde avec les lentilles de l’ancien paradigme, les start-up sont forcément subversives ! Il y a encore quelques années, les élites en place se montraient assez largement indifférentes à la question du numérique. Cette incompréhension, nous en faisions le constat avec Henri Verdier en 2012 dans L’âge de la multitude. Ce que nous voulions faire comprendre à l’époque, c’est que ces petites start-up qui n’avaient l’air de rien étaient les entreprises dominantes de demain. Et qu’il fallait à ce titre les prendre au sérieux. Depuis, il y a eu un double mouvement assez paradoxal.

D’un côté, les tensions entre le vieux monde et le nouveau monde se sont aggravées, au point de produire un climat de défiance assez unique : nous avons peur pour notre vie privée, peur pour nos recettes fiscales, peur pour nos emplois, pour la souveraineté des États… L’indifférence s’est muée en franche hostilité. De l’autre côté, il y a bien eu ce mouvement d’institutionnalisation des start-up – après tout, certaines d’entre elles sont aujourd’hui effectivement les plus puissantes entreprises de la planète – ce qui débouche sur une contradiction manifeste. Nos dirigeants français doivent comprendre que les gentilles petites start-up et les méchantes entreprises du numérique sont en fait une seule et même chose !

Que pensez-vous du climat de méfiance, voire d’hostilité, qui règne en ce moment vis-à-vis de la technologie ? Une partie des critiques émane de la Silicon Valley elle-même…

La force de la Silicon Valley, à la base, c’est qu’elle est isolée du reste du monde. C’est un terreau unique, une sorte de zone franche créée par un mélange bizarre de hippies et de militaires. Dans la Silicon Valley, on avait le sentiment que les règles communes n’existaient pas, et qu’on n’avait pas à s’intéresser aux autres. C’était sa force, car elle s’affranchissait des préjugés, mais aussi sa faiblesse, car elle ignorait les conséquences des technologies qu’elle développait pour le reste du monde. Cette position n’est plus tenable, car les conséquences sociales du numérique dans le monde ne peuvent plus être ignorées.

Du coup, la Silicon Valley commence à s’y intéresser, mais un peu forcée, et avec un prisme souvent un peu naïf. Des magnats de la tech comme Mark Zuckerberg vont par exemple se mettre à défendre bruyamment le revenu universel : ils comprennent qu’une protection sociale est nécessaire, mais ils ne connaissent pas grand-chose à ses mécanismes et à son histoire, ils vont simplement plaquer leurs réflexes d’ingénieur sur la question… Et ce n’est pas parce qu’ils ont réussi en tant qu’entrepreneur qu’ils sont les plus avisés quand il s’agit de dresser un diagnostic quant à l’état du monde ! Ce n’est pas Henry Ford qui a inventé le contrat social d’après-guerre.

Dans L’âge de la multitude, vous évoquiez la puissance créative de la multitude libérée par le numérique. Mais le numérique, c’est aussi le digital labor incontrôlé, l’économie de l’attention débridée… Êtes-vous toujours aussi optimiste ?

Absolument ! La technologie, et plus encore la multitude rendue puissante par elle, ce n’est pas un donné. C’est quelque chose dont il faut s’emparer, qu’il faut apprendre à contrôler. En l’exploitant pour une certaine finalité – croître, générer des bénéfices – les GAFA nous démontrent paradoxalement la puissance de la multitude. On a aussi vu, récemment, que cette dernière pouvait être mobilisée pour faire élire un Trump ou provoquer un Brexit… À nous de remplir le monde avec les idées et les valeurs qui permettront enfin de lancer le chantier institutionnel qui est devant nous.

Dates clés

1977

Naissance au Havre

2000

Diplômé de Telecom Bretagne.

2006

Diplômé de l’ENA

2012

Publie L’âge de la multitude avec Henri Verdier.

2013

Publie un rapport sur la fiscalité du secteur numérique.

Co-fonde The Family pour promouvoir l’écosystème de start-up numériques françaises.

 

Propos recueillis par Arthur De Grave – Photos : Augustin Le Gall.

Le 15 mai 2018


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