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L’économie circulaire est-elle rentable ?

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Baisse des émissions de gaz à effet de serre, préservation des matières premières, création d’emplois… Les bénéfices de l’économie circulaire sont évidents, ce qui pousse de plus en plus de citoyens engagés, de startupers mais aussi de grands groupes à s’engager dans une telle démarche. Présentation des acteurs font de l’économie circulaire une alternative pour le futur.

«  L’humanité devrait passer d’une économie de cow-boys à une économie de cosmonautes. » C’est avec ces mots, empruntés à l’économiste américain Kenneth Boulding, que Nicolas Hulot, alors fraîchement intronisé ministre, a ouvert, le 27 juin 2017, la troisième édition des Assises de l’économie circulaire organisées par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Une métaphore pour évoquer le passage d’une économie sans limites à une économie dont les ressources seraient limitées mais durables et réutilisables. Dans la salle, des lobbyistes, des universitaires, des représentants de collectivités territoriales, mais aussi de grandes entreprises.

Alain Pautrot, directeur de la satisfaction client d’un des géants français de l’électroménager, SEB, participe à un atelier sur les nouveaux modèles économiques de la réparation. Plus loin, des experts de chez Total et PSA interviennent sur le recyclage du plastique. Si elles n’étaient pas présentes ce jour-là, on aurait tout aussi bien pu croiser ici Michelin, Suez Environnement ou encore Boulanger, autant d’entreprises qui ont en commun la remise en question de leur modèle économique linéaire – j’extrais, je produis, ils consomment, on jette – au profit d’une formule circulaire – j’extrais, je produis, ils consomment, on réutilise ou on recycle. Chantre de cette économie d’un nouveau genre, la Fondation Ellen MacArthur y croit puisqu’elle évalue à 1 trillion de dollars la manne que pourraient engranger les futurs business circulaires.

Faire plus avec moins

Less is more. Le mot d’ordre des fashionistas est aussi celui de… Michelin. Trente-deux millions de tonnes de matériaux sont utilisées chaque année par l’industrie des pneus, dont les trois quarts sont d’origine fossile, peut-on lire sur le site de l’entreprise, qui a pris le virage de l’économie circulaire en passant d’un modèle fondé sur la vente de ses produits à un autre, fondé sur leur usage.

En 2001, le groupe réalise que « ses pneus (sont) capables de parcourir plus de 25  % de kilomètres supplémentaires par rapport à ceux des concurrents (…) et donc, de générer de nombreuses opportunités en repensant la source de revenus », écrivent Nicolas Buttin et Brieuc Saffré, dans leur livre Activer l’économie circulaire (Eyrolles, 2015). Le groupe s’attaque d’abord à la conception même du pneu  : il sera plus léger, composé en partie de matières premières renouvelables, et surtout il durera plus longtemps. Résultat : moins de carburant consommé. Et moins de matières premières utilisées pour la conception : « 70 % en moins », annoncent Buttin et Saffré.

Enfin, Michelin applique les principes de l’économie de la fonctionnalité : l’entreprise ne vend plus des pneus en tant que produits mais le nombre de kilomètres parcourus. Et Bibendum a fait des émules : depuis 2011, le géant de l’éclairage Philips propose à destination des professionnels le programme «  pay per lux ». Là encore, le client ne paie pas le matériel mais l’usage de la lumière. Et l’entreprise récupère sa matière première en fin de vie, ce qui peut, une fois cette matière recyclée, représenter une économie significative.

Réparer plutôt que jeter

Suez Environnement, Target, Head & Shoulders, Starbucks, Timberland, L’Oréal… Tom Szaky ne compte plus les entreprises avec qui il a bossé pour remplir sa mission : recycler ce qui, a priori, n’est pas recyclable. Le patron de TerraCycle, qui a créé sa société après s’être intéressé au caca des vers, donne corps au vieux précepte du chimiste Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Les mégots ? Il en fait une plaque en plastique ou du compost. Les berlingots de jus d’orange ? Un sac à dos. Même un gobelet Starbucks peut être converti en paire de chaussures Timberland pimpées. TerraCyle s’associe à des grandes entreprises qui, au-delà d’une simple opération de greenwashing, profitent de ce partenariat pour repenser leur modèle. D’autres sociétés parient sur la réparation. La crainte du délit d’obsolescence programmée est passée par là. Laetitia Vasseur a cofondé en 2015 l’association HOP (Halte à l’obsolescence programmée).

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Joe Waldron – Usbek & Rica©

 

Depuis, «  l’obsolescence programmée a été reconnue comme un délit passible de deux ans de prison, de 300 000 euros d’amende et éventuellement jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires », même si, à ce jour, aucune condamnation n’a encore été prononcée. Des groupes 02 03 comme Boulanger et SEB font un pari sur l’avenir en se dirigeant vers la conception de produits durables et réparables. Fin 2015, Boulanger a par exemple lancé une place de marché en ligne baptisée Happy3D, où sont mises à disposition les plans en 3D de pièces détachées des appareils de la marque. Si le client a la chance de posséder une imprimante 3D chez lui, il pourra tranquillement l’imprimer.

Sinon, la plateforme le mettra en contact avec des propriétaires d’imprimantes 3D et des fab labs. Et s’il est parisien, elle l’invitera à récupérer sa pièce en magasin. Même approche pour une marque comme SEB, qui estime que 97 % de ses produits sont réparables. En 2008, elle a donc reconverti son usine de Faucogney-et-la-Mer (Haute-Saône). Concrètement, le site accueille un large espace de conservation, dans lequel sont stockées plus de 6 millions de pièces de rechange, envoyées à des réparateurs agréés pour répondre aux besoins des clients.

Depuis 2016, l’usine propose même des réparations à partir de pièces détachées imprimées à la demande. La plupart sont vendues à prix coûtant. Pas rentable ? Si, avant tout pour ce qui est de l’influence : avec ce service, SEB entend fidéliser davantage ses clients. Mais la bonne volonté du groupe ne s’arrête pas là : en juin 2015, SEB a inauguré trois centres d’autoréparation dans les locaux de réparateurs adoubés. Une démarche inspirée par un concept qui fait un tabac depuis quelques années : le Repair Café.

Riquet la dépanne

À l’Espace19, dans le quartier parisien de Riquet, des bénévoles s’affairent sur toutes sortes d’objets, au son du tac-tac des machines à coudre. Des badauds, en file indienne, attendent patiemment leur tour pour faire réparer ou réparer eux-mêmes leurs appareils, tombés en panne à cause d’une « pile archi sèche » ou d’une « soudure manquante ». Bienvenue à la Fête de la dépanne, organisée cette année dans un Repair Café du 19e  arrondissement de Paris. Derrière ce concept, une Néerlandaise, Martine Postman.

En 2009, elle crée à Amsterdam le tout premier « café des réparations » pour rassembler propriétaires d’objets cassés et réparateurs bénévoles. Depuis, le concept a essaimé un peu partout dans le monde puisque plus de 1  200 Repair Cafés ont ouvert leurs portes dans 33 pays. La France n’est pas en reste, avec plus de 150 établissements. Derrière la hype, un impact économique substantiel puisque, selon une étude de la Fondation Repair Café International, les réparations réalisées dans ces espaces ont permis d’éviter la production de 250 000 kilos de déchets rien qu’en 2016.

L’émergence rapide des Repair Cafés s’explique en partie par le soutien immédiat du gouvernement néerlandais, qui a vu dans ces espaces l’opportunité de sensibiliser tout un chacun aux vertus de l’économie circulaire. « Il faut donner envie d’aller vers ce modèle, mais si j’ai seulement 4 euros par jour pour vivre, est-ce que je peux vraiment m’impliquer dans l’économie circulaire ?, interroge la designeuse et architecte Justyna Swat. On peut y arriver à condition de travailler auprès de nos représentants politiques pour qu’ils soutiennent les plus démunis dans l’utilisation de solutions alternatives. » Laisser tomber son habit de cow-boy pour devenir cosmonaute ne sera alors plus l’apanage d’une poignée de citoyens éclairés, mais un droit pour tous.

Usbek et Rica
Joe Waldron – Usbek & Rica©

INTERVIEW : « L’économie circulaire n’existera pas si elle n’est pas rentable »

Pour Alain Geldron, expert en matières premières et « monsieur économie circulaire » de l’Ademe, l’économie circulaire n’est pas une option.

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ADEME –

Pourquoi, selon vous, passer à une économie circulaire est-il devenu une nécessité ?

L’impact de l’espèce humaine sur la planète ne fait que s’accentuer. D’une part parce que la population augmente : un certain nombre de pays se développent, accroissent leurs richesses et, ce faisant, consomment de plus en plus. Or plus on se développe, plus on augmente son niveau technologique, et plus on a besoin de matières premières. Le problème n’est pas tant dans la disponibilité des matières premières que la difficulté pour y accéder : ce sera de plus en plus difficile et coûteux d’aller les chercher.

Mais en quoi l’économie circulaire est-elle une réponse adaptée ?

Il y a une quinzaine d’années, l’économie circulaire était plutôt synonyme de recyclage, avant d’évoluer vers un modèle économique qui consommerait beaucoup moins de matières premières et de ressources. On a quelques hypothèses prospectives : dans les pays de l’OCDE, on sait qu’il faudrait diviser par cinq notre consommation de matières premières par habitant pour compenser les besoins naissants des pays en développement comme la Chine, l’Inde ou les pays africains. Autrement, la situation sera totalement ingérable.

Donc l’économie circulaire peut être rentable ?

Oui, on a déjà des exemples de sociétés qui font durer les produits par la réparation, le partage ou le réemploi. Mais ce n’est pas juste en améliorant les modèles actuels que nous arriverons à une économie vraiment circulaire. Il faut changer plus profondément nos modes de consommation. De toute façon, l’économie circulaire n’existera pas si elle n’est pas rentable.

Des gens, des entreprises se sont investis dans l’économie de la fonctionnalité. Ils le font aussi parce qu’ils sont bénéficiaires. Prenez l’éco-conception, par exemple : une étude explique que soit son développement est neutre, soit elle conduit à une rentabilité plus importante pour l’entreprise. On peut également avoir une approche plus « philosophique » de la question : les activités économiques qui ne s’adapteront pas disparaîtront et seront supplantées par de nouvelles activités. En fait, c’est un peu comme si, à la fin du XIXe siècle, vous m’aviez demandé si l’automobile serait rentable…

 

Pour aller plus loin : 

grabvilleLe recyclage par texto. Les Québécois comptent parmi les plus grands producteurs de déchets au monde. Ce « défaut » leur coûterait chaque année la bagatelle de 1,3 milliard de dollars et des tonnes de déchets enfouis illégalement. La solution ? Une application doublée d’un chatbot, Grabville. Avec un simple texto ou un post Facebook, le citoyen décrit son objet et fixe un prix pour en être débarrassé. Le message est alors transmis aux collecteurs locaux, tracés par Grabville, qui veille ensuite à ce que l’objet ait bien une seconde vie ou soit recyclé. L’application a déjà séduit plus de 40 000 utilisateurs.

 

Life in plastic it’s fantastic !  Sur les 78 millions de tonnes de déchets plastiques produits chaque année dans le monde, 10 % seulement seraient recyclés. Pour augmenter ce pourcentage tout en encourageant l’artisanat, le designer néerlandais Dave Hakkens a créé la société Precious Plastic et conçu des machines low cost et open source capables de broyer et refondre le plastique en différents objets. Le succès des machines Precious Plastic a suscité des vocations jusqu’à Taïwan, où quatre étudiantes ont mis au point, grâce à ces machines, une aire de jeux pour enfants à partir de 15 000 bouteilles recyclées.

 

Textes : Lila Meghraoua / Illustratutions : Joe Waldron

Le 14 novembre 2017


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