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François Taddei, le chercheur qui « enseigne l’art de la question »

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Une école qui susciterait le goût d’apprendre en misant sur la coopération plutôt que sur la compétition ? Le chercheur François Taddei contribue activement à l’inventer.

Il a les cheveux en bataille, parle à un débit de mitraillette et soulève des montagnes. Le biologiste François Taddei a fondé en 2005, à Paris, le Centre de recherches interdisciplinaires [CRI]. Là, quelque trois cents étudiants en thèse explorent les “frontières du vivant” selon d’innovantes méthodes pédagogiques. Et près de six mille enseignants suivent une formation visant à créer dans les classes de primaire et du secondaire ce que François Taddei appelle un « écosystème d’apprentissage coopératif ». Entretien avec un militant d’une école qui miserait sur la confiance plutôt que sur le contrôle, et la créativité des recherches sur la répétition des savoirs.

Comment fonctionne le CRI ?

François Taddei©
François Taddei©

François Taddei : Il s’inspire des principes du père de l’université moderne, Wilhelm von Humboldt [1767-1835]. Il concevait l’Université comme un lieu où l’on est libre d’apprendre, d’enseigner et de faire de la recherche. Le rôle de l’enseignant n’est alors pas seulement de transmettre des savoirs mais d’être un mentor qui accompagne les étudiants. Dans cette optique, nous sélectionnons chaque année une trentaine d’étudiants-chercheurs, dont la thèse est en lien avec les sciences du vivant. Contrairement à d’autres, ils auront la possibilité de changer de voie afin de découvrir le sujet qui leur correspond véritablement. Chaque acte de recherche est documenté grâce au numérique afin que chaque découverte rende plus facile la découverte suivante. Du coup, les thèses soutenues sont à la frontière de différentes disciplines, et souvent novatrices en France. Car plutôt que de mettre les étudiants en compétition sur les savoirs d’hier, nous les invitons à coconstruire les solutions de demain à partir des problèmes d’aujourd’hui.

Depuis 2012, vous expérimentez vos méthodes à l’école – dans le primaire et le secondaire. De quoi s’agit-il ?

C’est un programme par lequel sont déjà passées quelque trois cents classes, en majorité dans des zones d’éducation prioritaire. L’idée est de partir des questions des élèves. Selon la neuropsychologue Alison Gopnik [1951-], de l’université de Californie, à Berkeley, nous naissons tous chercheurs et créatifs – capables et désireux de questionner, d’expérimenter, d’apprendre de ses échecs. Mais ces capacités doivent être cultivées par notre environnement, ce qui n’est pas le cas de l’école française. D’où la nécessité de changer de modèle : on n’est pas obligé de tout savoir avant de poser une question. Et le fait est qu’en trois ou quatre « Oui, mais pourquoi ? » succédant à une question de départ – par exemple « Pourquoi l’eau mouille ? » –, vous arrivez vite aux frontières de la connaissance.

Le savoir a à la fois un très grand volume et une profondeur relativement faible en nombre de « Pourquoi ? » successifs auxquels un prix Nobel peut répondre.

Un exemple ?

Une classe de CM1-CM2 que j’ai suivie s’est posée une première question sur les fourmis : puisque la reine ne sort pas, comment se nourrit-elle ? Ils ont ensuite lu tous les livres qu’ils ont trouvé, se sont rendu compte que toutes les réponses n’y étaient pas, ont adressé leurs questions à des scientifiques, ont pris le temps de comprendre les réponses, se sont posé de nouvelles questions auxquelles les scientifiques n’avaient que des réponses hypothétiques, hypothèses qu’ils ont testées en laboratoire pour constater qu’elles ne collaient pas à la réalité… Ce sont des enfants de 9 ou 10 ans qui, parce qu’on leur a fait confiance, en savent aujourd’hui plus sur les insectes et sur la démarche scientifique que la plupart des adultes.

Un critique conservateur vous dirait qu’il faut être structuré par les savoirs du passé avant de commencer à réfléchir…

On ne peut plus tout savoir ! Il y a un million de fois plus de publications scientifiques qu’il y a trois cents ans. Mieux vaut donc partir de questions. Et amener ce questionnement enfantin à devenir un questionnement scientifique, en transmettant les méthodologies propres à chaque discipline – physique, histoire, sociologie, biologie, philosophie, etc.

Former les professeurs à une autre manière d’enseigner, c’est ce que vous allez proposer à la ministre de l’Éducation nationale, qui vous a confié une mission dédiée à l’innovation pédagogique ?

Pas seulement. C’est toute la structure de l’Éducation nationale qu’il faut changer afin de rendre autonome les équipes d’enseignants. Car pour que ces derniers ne soient pas dans le contrôle mais dans la confiance vis-à-vis des enfants, il faut qu’eux-mêmes cessent d’être systématiquement contrôlés. Bref, c’est tout un écosystème qui, pour l’éducation au XXIe siècle, reste en partie à inventer. – Propos recueillis par Philippe Nassif

 

Photo de Une : crédit Samuel Huron

 

 

 

Le 18 janvier 2017


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