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Faut-il avoir peur du numérique ?

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Le numérique ne suffit pas à inventer une société collaborative : il faut soutenir les mutations en cours par une réforme radicale de l’État, soutient l’entrepreneur passionné de politique et coauteur de L’Âge de la multitude, Nicolas Colin. Explications.

Parce que Nicolas Colin a été énarque et haut fonctionnaire avant de cofonder la société d’investissement TheFamily, il s’impose comme une voix originale dotée d’une culture du service public et d’une fine compréhension des enjeux numériques. Bref et incisif, son nouvel essai, Faut-il avoir peur du numérique ? cosigné avec Laetitia Vitaud, professe une vision cohérente de la réforme de l’État, qui hybride idéaux de gauche et apologie des nouveaux entrepreneurs. Mission impossible ?

La crise, dites-vous, relève d’un défaut de vision politique…

Nicolas Colin : La crise que nous traversons a sa source dans une rupture technologique. Nous sommes en train de passer d’une économie fordiste, portée par le pétrole, à une économie numérique, fondée sur les technologies de l’information et de la communication. Pour autant, le scénario de cette crise n’est pas inédit dans l’histoire du capitalisme : notre situation présente des analogies avec la crise des années 1930. Et historiquement, cela s’est passé en deux temps. Dans un premier temps, des entrepreneurs découvrent de nouvelles opportunités, de nouveaux modèles d’affaires et donc de nouvelles façons de produire et de consommer. Face à ces innovations, le corps politique et social ne voit d’abord que les chocs qu’elles provoquent, comme le chômage massif, et qui nourrissent la montée de partis extrémistes et protestataires. Hier, les fascismes, actuellement, le Front national ou Donald Trump.

Et le second temps ?

Il est politique. Au XXe siècle, certains pays, mais pas tous, ont créé des institutions soutenant la nouvelle donne. C’est la protection sociale, généralisée en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, qui a permis aux travailleurs de l’ère fordiste d’être protégés et donc de consommer, suscitant ainsi la prospérité économique des Trente Glorieuses.

L’enjeu, c’est donc une réforme de la protection sociale ?

Oui. Il nous faut, à l’instar des pays scandinaves, évoluer vers une assurance sociale universelle. Notre système de protection sociale, conçu pour un ouvrier spécialisé de l’industrie automobile en CDI, couvre peu, ou mal, les risques auxquels sont confrontés les nouveaux travailleurs indépendants, opérant sur des plateformes numériques et cumulant parfois plusieurs métiers. Il s’agit donc mettre en place une portabilité des droits qui ne dépende pas de votre métier, de votre employeur, de votre ancienneté, mais qui vous suit tout au long d’un parcours professionnel de plus en plus volatil.

Vous défendez l’idée d’un « État plateforme ». Qu’est-ce ?

Les organisations pyramidales et centralisées étaient adaptées à l’économie fordiste, bureaucratisée, réglementée, divisée en filières. L’économie numérique, quant à elle, favorise les organisations agiles et innovantes. Les entreprises, parce qu’elles vivent et meurent, s’y convertissent progressivement. Il appartient à l’État de se défaire aussi de sa forme pyramidale et centralisée, sous peine de s’enfoncer dans l’inefficience et donc le discrédit. D’où le principe d’un « État plateforme » qui, ouvert aux expérimentations des start-up, mettrait ses données à la disposition des entrepreneurs et des associations de citoyens afin qu’eux-mêmes proposent des applications pour rendre notre expérience d’usagers des services publics plus simple et fluide – comme déclarer nos impôts, aujourd’hui une opération lourde et complexe.

En attendre tant des entrepreneurs n’est-il pas en contradiction avec un engagement politique de gauche ?

Haut fonctionnaire, j’ai été confronté à la pusillanimité du monde politique, à son impuissance à apposer sa marque sur le monde. À l’inverse, les entrepreneurs sont animés par une détermination à obtenir des résultats concrets. Ils décèlent les besoins, lèvent du capital, triomphent des obstacles, font bouger les lignes. Il y a dans l’entrepreneuriat une marge de manœuvre qui n’existe plus dans le monde politique. Mais si l’on revient à notre scénario historique, il est possible d’envisager qu’à un moment donné, les politiques reprennent la main en créant des institutions inclusives. C’est un débat en cours aux États-Unis. En France, je suis plus inquiet : nous assistons moins à un déclin qu’à un endormissement.

 

Le 15 novembre 2016


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