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De l’économie du partage à la transition écologique: encore faut-il le vouloir!

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Cet article se penche sur une étude de l’IDDRI conduite par Anne-Sophie Novel et Damien Demailly: Economie du partage: enjeux et opportunités pour la transition écologique (Studies N°03/14, IDDRI, Paris, France, 32 p., 2014). Cette étude a le mérite de questionner un postulat qui apparait trop souvent comme une évidence: économie du partage et préservation de l’environnement vont de pair. Selon les auteurs, la réalité est plus complexe et implique de faire du respect de l’environnement un objectif, et non un argument.

 

L’intuition du potentiel environnemental de l’économie du partage

 

Sans donner leur propre définition de l’économie du partage, les auteurs de l’étude proposent de se concentrer sur le partage de biens matériels, en particulier le partage pair à pair favorisé par la révolution numérique. Ils distinguent trois types de pratiques : réemploi, mutualisation et mobilité partagée. Au premier abord, ces pratiques semblent annoncer une diminution de notre impact sur l’environnement.

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Les biens ‘partageables’ représentent environ un quart des dépenses des ménages et un tiers de leurs déchets, et si les modèles de partage étaient utilisés ‘au mieux’, c’est jusqu’à 7 % du budget et 20 % des déchets des ménages qui pourraient être économisés.

La nouvelle est alléchante et ouvrent la porte à de nombreuses opportunités en matière de changement de nos modes de consommation mais la source et la méthode de calcul mériteraient d’être précisés, d’autant qu’il est difficile de définir ce qu’est l’optimum d’utilisation d’un bien. Du côté de la production, il est possible de réduire la production de biens tout en assurant un même niveau de service, solution efficace pour prévenir ainsi la consommation de nombreuses ressources – notamment énergétiques – et la production de déchets.

Le partage, en distanciant les usagers de l’objet par une remise en cause plus ou moins radicale de la propriété, ouvre de nouveaux espaces d’innovation pour la transition écologique. De plus, si le partage semble d’abord une affaire de quantité de biens, la qualité des biens partagés apparaît comme une condition clé de la diminution de l’impact environnemental des modèles de partage.

 

La durabilité comme condition sine qua non à la performance environnementale

 

Les auteurs définissent trois enjeux que sont la durabilité des biens, le transport de ces biens et leurs modes de consommation (raisonnée vs. hyperconsommation). Pour chacune des pratiques – réemploi, mutualisation et mobilité partagée – ils analysent le degré de durabilité des usages, enjeu principal. Ils soutiennent que les comportements émanent parfois d’un objectif d’hyperconsommation davantage que de consommation durable.

En termes de réemploi, les fashionistas achètent certes des habits d’occasion mais en nombre conséquent. Idem avec les smartphones ou l’offre de prêt continu de Vodafone est dénoncée car elle suppose d’avoir toujours le modèle le plus récent : il faut en venir implicitement à l’économie circulaire dans le cas de grosses entreprises qui proposent une offre différente. De même, dans le cas d’une mutualisation, si un bien utilisé deux fois plus souvent dure deux fois moins longtemps, alors le bénéfice environnemental attendu disparaît car il n’y a pas à produire moins de biens sur une période longue. Il est donc crucial que les biens mutualisés soient ceux les plus durables sur le marché ou que des biens soient spécialement conçus pour être partagés. En ce qui concerne la mobilité partagée, le bilan environnemental est positif seulement si la voiture partagée est plus durable, à savoir qu’elle ne dure pas quatre fois moins longtemps si elle est quatre fois plus utilisée. Notons que selon l’étude de 6T, la baisse du nombre de kilomètres parcourus en voiture atteint près de 50% chez les personnes qui pratiquent le covoiturage.

 

Vers des acteurs du partage soucieux de la transition écologique

 

Autour de ces trois enjeux opèrent trois acteurs : les entrepreneurs et les consommateurs, soutenus par les pouvoirs publics. Les auteurs soulignent l’importance d’un bilan environnemental des activités de partage par les entrepreneurs, notamment en termes d’analyse de cycle de vie des produits. Du côté des consommateurs, ils constatent que l’aspect financier demeure la principale motivation du partage pour nombre d’usagers.

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Un des enjeux est de parvenir à ancrer la protection de l’environnement comme une priorité chez les adeptes du partage. Les consommateurs ayant plus de responsabilités avec les modèles de pair à pair doivent devenir des dé-consommateurs. Des efforts sont également souhaitables du côté des entrepreneurs, dont l’attitude proactive en matière d’environnement peut constituer un levier pour l’économie du partage.

Tant qu’elles sont émergentes et à petite échelle, les initiatives du partage peuvent être soutenues par les pouvoirs publics car elles permettent d’explorer de nouvelles pistes. La cartographie par les pouvoirs publics locaux et nationaux de tous les modèles de l’économie du partage serait un outil pour rendre visible des pratiques souvent ignorées. Mais passée une certaine échelle, les entrepreneurs doivent faire des efforts pour analyser leur bilan environnemental puis l’améliorer. C’est à cette condition que le soutien public est légitime.

L’effet de rebond doit également être pris en compte: pour caricaturer, le covoitureur qui économise de l’argent peut le dépenser dans des produits bio ou dans un voyage aux Seychelles. Enfin, si l’utilisation est moindre, le transport est plus important : la proximité entre acteurs est essentielle pour la transition écologique.

 

Déchiffrer pour comprendre, comprendre pour agir

 

La question qui se pose est celle du soutien des autorités locales aux innovations portées par l’économie du partage. Les auteurs mettent en avant quatre pistes intéressantes qui reviennent de façon récurrente: permettre une visibilité accrue via des campagnes de communication voire une labellisation ; consacrer des financements et incubateurs pour les projets innovants ; adapter la réglementation aux nouveaux modèles ; constituer des pouvoirs publics exemplaires.

Au-delà du « pourquoi », il faut comprendre « comment » les modèles de partage sont utilisés pour mieux appréhender les tensions et accompagner les différents acteurs dans l’adoption de ce nouveau modèle.

Anne-Sophie Novel et Damien Demailly appellent à davantage de recherche sur l’apport de l’économie du partage pour la transition écologique. La récente rencontre entre Michel Bauwens et Bernard Stiegler sur le thème « Pour la Transition, une économie du partage de la connaissance et des biens communs » permet d’aller plus en avant sur ce sujet. Si les avancées liées à la recherche sur l’impact environnemental de l’économie du partage sont éminemment nécessaire pour éclairer les choix politiques actuels, il est permis d’envisager de dépasser le cadre de “l’économie” ou de la “consommation”. Les modèles collaboratifs ne sont qu’une voie parmi tant d’autres pour s’orienter vers l’harmonie entre l’Homme et son environnement. Les  travaux en cours de Michel Bauwens en Equateur sur la notion de buen vivir nous éclairerons peut-être pour avancer dans cette direction.

 

 

Le 25 septembre 2014


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