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« Crowdlending », la tentation de la finance

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Faire financer PME et start-up par les particuliers, c’est désormais possible grâce au crowdlending. Un secteur en plein boom, qui suscite même la convoitise de la finance traditionnelle… Au risque d’y perdre son âme ?

 

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100 000 euros. C’est la somme que Polm Studio vient de collecter pour lancer un logiciel de télédiagnostic par vidéo grâce à des lunettes connectées. Sauf que Polm Studio n’est pas allé emprunter cette somme aux banques. Il l’a obtenue sur Lendopolis, un site de « crowdlending » (littéralement, « prêt par la foule »), qui permet aux particuliers d’investir leur argent directement dans des PME.

En octobre 2014, la France est devenue l’un des premiers pays du Vieux Continent à mettre fin au monopole bancaire, qui stipulait que seules les banques étaient autorisées à prêter de l’argent aux entreprises. Suite à une nouvelle législation sur le crowdfunding, une plateforme peut désormais obtenir le statut de « conseiller en financement participatif ». Finie l’époque où le crowdfunding servait uniquement à financer l’EP d’un nouveau groupe de rock : avec le crowdlending, les internautes peuvent aujourd’hui s’improviser banquiers.

 

88,4 millions en 2014

Achat de nouvelles machines, travaux de rénovation, ouverture d’un autre point de vente : nombreuses sont les PME qui se tournent aujourd’hui vers le crowdlending pour leur développement. En témoigne l’explosion du nombre de plateformes dans le secteur depuis 2014 : une quarantaine rien qu’en France, avec des stars telles que Unilend, Lendix, Finsquare ou Lendopolis. 33 % des dirigeants seraient aujourd’hui prêts à financer le développement de leur entreprise de cette manière.

Car la formule est séduisante pour tout le monde : les entreprises, qui peinent souvent à décrocher des financements auprès des banques, et les particuliers, qui mobilisent leur épargne pour soutenir des projets concrets à des taux souvent attractifs (entre 6 et 11 %). Résultat : en 2014, ce sont 88,4 millions d’euros qui ont été collectés de la sorte. Bien plus que le pourtant très médiatique crowdfunding en « don contre don » (voir encadré) pratiqué par Kisskissbankbank ou Ulule (33,5 millions sur la même période). À terme, « le crowdlending pourrait s’élever à 10 milliards », estime Olivier Goy, président et fondateur de Lendix.

 

Risk & rewards

 

Attention cependant à garder à l’esprit que l’on prête à des PME aux ressources limitées, rappelle l’association de consommateurs UFC-Que Choisir. Car à jouer aux apprentis banquiers, on joue aussi son argent. Les entreprises financées par le crowdlending affichent un taux de défaut deux fois supérieur à la moyenne du secteur bancaire. Pionnière du prêt participatif en 2012, la société Isodev a ainsi mis la clé sous la porte en février 2015 suite à « un niveau de défaillance très important parmi les TPE-PME ». Aux États-Unis, où le crowdlending est encore plus développé, la plateforme Prosper s’est vue assignée en class action (procès initié par un groupement de consommateurs) pour avoir multiplié les prêts en maquillant les risques.

« Une attention particulière doit être portée à la sécurisation des investissements », reconnaît Patrick Derhy, ancien banquier qui a lancé Prêtgo, un (tout) nouveau venu sur le marché du crowdlending. Comme nombre de ses concurrents, Prêtgo multiplie les gages pour rassurer les utilisateurs : partenariat avec le Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, assistance d’un cabinet de recouvrement de dettes, fonds de garantie, etc. « Bien sûr, il y a un risque, mais la première des sécurités, c’est de diversifier ses placements », conseille Olivier Goy, rappelant au passage que la loi française sur le crowdfunding interdit à un particulier de prêter plus de 1 000 euros à un même projet, « une très bonne décision ».

 

Les investisseurs alléchés

Et les bonnes vieilles banques dans tout ça ? « Uberisées » à leur tour ? Aux États­Unis, elles pourraient en tout cas perdre 11 milliards de dollars de profits par an, selon une récente étude de Goldman Sachs. « C’est toujours excitant de jouer l’affrontement, mais nos marchés ne se recoupent pas tout à fait », tempère Olivier Goy. Ces dernières sont en effet soumises à un ensemble de contraintes réglementaires et de ratios financiers qui les empêchent de prêter à certaines entreprises. « Alors qu’une fois un dossier accepté, nous ne demandons ni caution ni garantie », poursuit le président de Lendix. « On peut dire que pour une banque il y a du blanc et du noir, et que nous, on prête au gris. »

D’abord méfiants, les investisseurs traditionnels lorgnent aujourd’hui largement sur ce nouveau secteur financier qui promet d’alléchants retours sur investissement. Soit en créant leur propres plateformes de prêt entre particuliers – Goldman Sachs devrait ouvrir la sienne dès l’année prochaine, soit en capitalisant sur l’existant. Chez Lendix, au moins 51 % des prêts accordés aux entreprises proviennent de fonds d’investissements ou de compagnies d’assurance. Aux États­Unis, Lending Club a vu depuis 2008 les investisseurs institutionnels débarquer massivement parmi ses prêteurs. Les particuliers n’y pèsent plus que pour 25 % et des algorithmes les aident à orienter leurs investissements. « Tant mieux ! », juge Olivier Goy pour qui « l’essentiel est de permettre le financement de l’économie ».

 

 

Crowdlending militant

Fondateur de Kisskissbankbank et Lendopolis, Vincent Ricordeau ne l’entend pas de cette oreille. « L’arrivée trop intrusive des financiers, dans une période trop courte, dénature ce qui fait la spécificité du crowdlending, à savoir l’intelligence collective », met en garde l’entrepreneur pour qui le risque est de « perdre le capital sympathie du secteur ». Un capital basé sur des valeurs telles que le soutien à l’économie réelle et l’encouragement des projets innovants et solidaires par les particuliers.

En conséquence, Vincent Ricordeau envisage de limiter le poids des investisseurs institutionnels à 20 % des montants collectés sur Lendopolis, le reste étant réservé aux particuliers et aux PME. Consulté par le gouvernement dans le cadre de la récente loi Macron, l’entrepreneur a même milité pour inscrire un seuil de 50 % minimum de particuliers prêteurs dans la définition officielle du crowdlending… sans parvenir à se faire entendre.

Vincent Ricordeau a par ailleurs lancé Hellomerci, une plateforme de prêt permettant aux particuliers de microfinancer l’économie locale. Un crowdlending plus « militant », également porté par des plateformes comme Blue Bees, dédiée au soutien des projets agricoles respectueux de l’environnement, ou Babyloan, site de microcrédit à destination des entrepreneurs exclus du système bancaire. Les profits y sont  évidemment plus faibles. Mais à quoi bon court-circuiter la finance si c’est pour reproduire ses erreurs ?

 

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Rappel : il existe 3 grands types de crowdfunding

Don contre don : financement d’un projet en échange de contreparties non financières (goodies, produits, services). Exemples : Kisskissbankbank, Ulule, Kickstarter.

Crowdlending : prêt à un projet ou à une entreprise, le plus souvent rémunéré. Exemples : Unilend, Lendix, Lendopolis.

Crowdequity : prise de participation dans le capital d’entreprises non cotées. Exemples : WiSEED, Sowefund, Particeep.

 

Article publié initialement dans Socialter en partenariat avec MAIF, pour une société collaborative. #idéecollaborative

Le 30 juillet 2015


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