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Convivialisme : une politique pour demain ?

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Animé par le sociologue Alain Caillé, le mouvement convivialiste offre une assise intellectuelle stimulante aux aspirations de la société collaborative naissante. Explications.

Élaboré en 2012 par une centaine d’intellectuels internationaux, amplement partagé par les acteurs de l’économie sociale et solidaire, le Manifeste convivialiste est une plateforme idéologique « postnéolibérale ». C’est aussi une réflexion remarquable, cohérente et ouverte, qui doit beaucoup à son initiateur Alain Caillé, sociologue et directeur de la Revue du Mauss (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales).

« Convivialisme », n’est-ce pas un mot un peu faible pour une nouvelle politique de civilisation ?

Alain Caillé : On n’a pas trouvé mieux et le mot ne me gêne plus guère. « Convivialisme » ne désigne évidemment pas l’idée d’un repas arrosé entre amis. C’est un discours neuf susceptible d’inspirer et de soutenir un véritable art de vivre ensemble (du latin con vivere), au sens de l’anthropologue Marcel Mauss : « en s’opposant sans se massacrer ». Ce qui exige un dépassement des idéologies modernes que sont la libéralisme, le communisme, l’anarchisme ou le socialisme.

Comment opérer ce dépassement ? 

Il s’agit de considérer l’homme non plus tant comme un être de besoin mais de désir. Son moteur n’est pas la satisfaction matérielle mais la lutte pour la reconnaissance. Or les idéologies de la modernité sont largement des discours de la rareté. Du coup, la solution pour parvenir à la paix et à la civilisation serait de satisfaire les besoins matériels. Ce qui s’est réglé pendant deux siècles par un accroissement de la production. Mais c’était une perspective illusoire, et elle est devenue impossible — pour des raisons économiques, structurelles et écologiques.

Il s’agit donc de ce que vous appelez « une prospérité sans croissance » ?

Oui. C’est un enjeu sur lequel on n’avancera pas sans une mobilisation colossale de l’opinion publique. Car à partir du moment où l’on acceptera que le retour de la croissance n’est ni souhaitable, ni réalisable, les politiques seront enfin amenés à poser la vraie question : comment peut-on vivre beaucoup mieux s’il n’y a pas d’augmentation du PIB ? Une question à laquelle les pratiques de partage de l’économie collaborative commencent à répondre.

Mais une société structurée par la lutte pour la reconnaissance n’est-elle pas menacée par l’hubris, la démesure, attachée au désir ?

Bien sûr. Et il ne s’agit pas de supprimer l’aspiration au dépassement qui est inhérent au désir humain. Mais de s’attacher à le canaliser : inscrire l’aspiration à la reconnaissance dans des dimensions prosociales et non pas antisociales. Si les gens veulent se dépasser en réalisant les plus belles oeuvres d’art ou des records sportifs, très bien. Mais si la quête de reconnaissance se traduit par une quête de richesse infinie, c’est notre commune humanité qui est détruite. De fait, l’ennemi principal, c’est l’explosion des inégalités suscitée par le capitalisme rentier et spéculatif. D’où la revendication convivialiste d’instituer un revenu minimum et un revenu maximum — sur une échelle de un à cent par exemple.

Quelle forme aurait ce revenu minimal ?

Ce débat est loin d’être tranché entre nous. Je considère pour ma part, et comme l’enseigne Mauss, qu’un don sans contre-don est un poison. Donc que le revenu attribué inconditionnellement à tous, que défendent certains, serait une erreur. Il me semble que les conditions ne sont plus réunies pour qu’un tel dispositif suscite en retour un engagement citoyen spontané. En revanche, ce revenu devrait être attribué sans condition à ceux qui, dans la misère, sont privés du minimum vital.

Le convivialisme ne paraît donc pas animé par un messianisme utopique…

Il n’y pas de solution définitive. Il ne s’agit pas de supprimer le marché ou l’État, mais de faire intervenir ce troisième acteur qu’est la « société civique ». Cela permet un équilibrage des pouvoirs, à la Montesquieu, entre les trois formes d’organisations social complémen- taires que sont le marché, l’État et le monde des associations. Le programme, c’est hybridation et tempérance, donc : l’une permettant l’autre, et réciproquement. – Propos recueillis par Philippe Nassif

 

Pour aller plus loin, à lire :

Le Manifeste convivialiste sur les convivialistes.org et chez Le Bord de l’eau, 2013.

Éléments d’une politique convivialiste, dirigé par Alain Caillé (Le Bord de l’eau, 2016)

Le Convivialisme en dix questions, par Alain Caillé (Le Bord de l’eau, 2015).

 

 

Le 19 juillet 2016


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