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« Cultivons le conflit pour dialoguer ensemble ! » Rencontre avec Charles Rojzman, psychothérapeute.

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Le « vivre-ensemble » reste trop souvent une formule creuse et, finalement, contre-productive. C’est que, paradoxalement, il requiert une bonne dose d’antagonisme, constate le « thérapeute social » Charles Rojzman.

Charles Rojzman - Psychologie.com©
Charles Rojzman – Psychologie.com©

Charles Rojzman, 74 ans, est un « faiseur de paix » pas comme les autres. Ce psychothérapeute a développé, depuis les années 1980, une méthode de « thérapie sociale » en intervenant d’abord dans les quartiers populaires pour faire dialoguer jeunes, policiers, parents et travailleurs sociaux. Comment ? En leur permettant d’entrer librement en conflit. Explications.

Pour vivre ensemble, nous devrions entrer en conflit, écrivez-vous. Qu’est-ce à dire ?

Charles Rojzman : Depuis trente ans que j’affine et transmets, à travers mon institut, en France ou ailleurs, ma méthode de thérapie sociale, je constate que nous vivons dans des sociétés de plus en plus violentes. Je n’entends pas par « violence » la seule agression physique mais également l’humiliation, l’indifférence, la victimisation, la culpabilisation. Cette violence est attisée par la crise que nous vivons, mais sa cause principale, à mon sens, vient de ce que nous n’avons pas appris à entrer en conflit. Le « vivre-ensemblisme » irénique que les démocraties promeuvent se traduit en vérité par un évitement permanent du conflit. Et donc par un repli de chacun sur son propre milieu. Or cette ignorance des uns par les autres crée de nouvelles violences. C’est un cercle vicieux.

Le conflit serait-il une façon de rencontrer l’autre ?

La violence naît quand je me forme une représentation de l’autre comme n’étant pas mon semblable – avec ses peines, ses souffrances, ses peurs. Que je conçois autrui comme un objet, un être inférieur ou un tyran cause de tous mes malheurs. Le conflit, lui, commence lorsque je reconnais l’humanité de l’autre. À l’issue d’une session entre Israéliens et Palestiniens, je me souviens de ce Palestinien déclarant : « Vous restez mes adversaires, mais je vous considère désormais comme des êtres humains et non plus comme des monstres. »

Votre méthode consiste donc en une mise en forme d’un nécessaire affrontement ?

Elle commence par là. Lorsque je réunis des gens, qui sont dans une situation dont ils souffrent et face à laquelle ils se sentent impuissants – par exemple dans des quartiers de banlieues –, je vais d’abord les amener à exprimer leurs colères, leurs récriminations, leurs peurs. C’est une parole non conforme, parfois haineuse ou incohérente, souvent violente. Mais, grâce au climat de confiance que je crée, cette parole va laisser émerger les parts d’ombre de chacun. Par exemple, des policiers évoquent les propos racistes qui s’échangent dans leur commissariat, ou les pressions hiérarchiques auxquelles ils sont soumis. Ils commencent alors à reconnaître leur responsabilité, individuelle ou collective. En face, ce dévoilement a un effet symétrique : des jeunes de quartiers cessent également de se présenter comme des victimes et d’accuser l’institution en bloc ; ils reconnaissent leurs propres responsabilités et celle de leur milieu.

Cela a-t-il un effet cathartique ?

Bien plus, cela permet à chacun de sortir de sa bulle idéologique pour découvrir un pan de la réalité auquel il n’avait pas accès. Il y a circulation de l’information, les accusations se font plus précises, plus concrètes. Beaucoup de malentendus tombent. Vient alors toujours le moment où les parties en présence se demandent comment elles pourraient agir ensemble – et sortir ainsi de l’impuissance.

Où intervenez-vous ?

Partout, aussi bien à Dresde avec des pro- et des antimigrants, au Rwanda avec des ex-génocidaires et les familles de leurs victimes, aux Etats-Unis entre Blancs et Noirs, ou, en France, au sein d’organisations du service public… Et je forme à « la transformation de la violence par le conflit » des policiers, des travailleurs sociaux, des enseignants, des élus locaux. Je suis convaincu que l’initiation au conflit constitue l’éducation démocratique du XXIe siècle. Cela demande d’explorer sa propre violence, d’apprendre à traverser ses peurs et aussi de savoir reconnaître la violence de l’autre quand elle est réelle. Mais c’est la seule voie qui nous permette de travailler, de vivre et de transformer le monde ensemble. – Propos recueillis par Philippe Nassif

 

Pour aller plus loin

À lire

> Vers les guerres civiles. Prévenir la haine (Lemieux Éditeur, 2017)

> Savoir vivre ensemble. Agir autrement contre le racisme et la violence (avec Sophie Pillods, La Découverte, 1998)

 

Sur le Web

institut-charlesrojzman.com

Le 11 avril 2017


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