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Amandine Barthélémy : « Beaucoup d’innovations sociales s’inventent en marge de la loi » 

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Cofondatrice du collectifs d'entrepreneurs sociaux Odyssem, Amandine Barthélémy soutient avec ardeur le développement d’une économie dans laquelle l’argent ne serait plus une fin mais un moyen. Si l’économie sociale et solidaire gagne en notoriété, elle doit pour elle encore changer d’échelle, afin d’apporter des réponses durables aux problèmes de notre temps. Propos recueillis par Alexia Eychenne / Photos : Augustin Le Gall

Vous travaillez dans l’économie sociale et solidaire (ESS) depuis plus de dix ans. Comment avez-vous vu ce secteur évoluer ? Où en est-il aujourd’hui ?

Quand j’ai commencé, l’ESS avait encore énormément besoin de pédagogie et de promotion auprès du public. Il fallait développer sa notoriété et la compréhension de ses modèles. Depuis, les initiatives se sont multipliées, ce qui aboutit à une meilleure connaissance. Les relais médiatiques se développent, des formations existent dans beaucoup d’universités et de grandes écoles. Le premier incubateur social a été créé à l’Essec il y a dix ans et il en existe aujourd’hui une quinzaine. Les personnes qui veulent monter une initiative savent mieux vers qui se tourner. Ce qui a aussi changé, c’est la capacité des acteurs à se fédérer. La création du Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves) est venue de l’idée que l’union fait la force. Les acteurs peuvent maintenant se concentrer sur l’approfondissement de leur innovation et son changement d’échelle.

 

Uber et Airbnb se revendiquent de l’économie collaborative. Le terme n’a-t-il pas été galvaudé ?

C’est vrai qu’il y a une récupération, source de confusion. La frontière est pourtant claire si l’on se pose la question de la finalité. Uber et Airbnb utilisent le principe du partage à des fins lucratives et ne relèvent donc pas de l’ESS, contrairement à des initiatives de covoiturage portées par des citoyens qui se mettent en réseau. Ce qui n’empêche pas qu’ils mettent un coup de projecteur sur une économie où chacun de nous a un rôle beaucoup plus concret et où l’usage prime sur la possession des biens. Globalement, nous militons avec le Mouves pour faire connaître les critères qui définissent les initiatives sociales et solidaires : la finalité, qui est de répondre à un besoin social ; le rapport à l’argent, comme moyen et non comme fin, ce qui suppose de réinvestir la plupart des bénéfices ; et une logique de partage du pouvoir, d’entrée de la démocratie dans l’entreprise. Mais il y a encore du travail à faire pour que cela soit compris par le grand public et reconnu comme le modèle d’avenir de notre économie.

Quand j’ai commencé, l’ESS avait encore énormément besoin de pédagogie et de promotion auprès du public. Depuis, les initiatives se sont multipliées.

ESS, économie collaborative… Il faut clarifier les termes ?

Je crois surtout qu’il faut arrêter les querelles de chapelle. Chaque mouvement essaye de promouvoir son appellation. Or, l’un des dangers qui guette le secteur, c’est la dispersion des énergies. On souffre d’être une galaxie qui n’est pas assez reliée en un système. Au moment de la préparation de la loi ESS, Benoît Hamon avait eu l’intelligence de fédérer les acteurs, de les faire dépasser les frontières de statut et d’étiquette. Concentrons-nous sur la question de savoir ce qui est innovant et utile. Ma conviction profonde, c’est qu’il faut promouvoir l’entrepreneuriat citoyen, la capacité de chacun à mettre en place une solution à un besoin social qui pourra être déployée à grande échelle. Sans attendre que les entreprises ou l’État prennent l’initiative.

 

Paris, le 07 novembre 2017. Amandine Barthélémy est entrepreneur, économiste, expert associé à l’ESSEC et maître de conférences à Sciences-po Paris et Lille. Elle a co-créé le collectif d’entrepreneurs Odyssem, qui agit pour développer des projets  d'innovation sociale, en France et à l'étranger, relocalisation d'emplois et d'activité sur les territoires.
Paris, le 07 novembre 2017.
Amandine Barthélémy © Augustin Le Gall

Son rôle évolue. Les pouvoirs publics servent de catalyseur : ils posent un cadre qui permet le déploiement des initiatives et la coopération entre acteurs. Je le vois dans les pôles territoriaux de coopération économique (PTCE). Des PME, des acteurs sociaux, des entreprises et les pouvoirs publics travaillent ensemble pour définir l’intérêt général d’un territoire : relever le défi de l’emploi, de la santé, de la pauvreté, etc. Il n’y a plus une politique décidée d’en haut et des acteurs qui essaient de s’inscrire dedans, mais un co-portage des solutions. La puissance publique a aussi un devoir d’exemplarité. Via les achats, l’État peut orienter la commande publique vers des entreprises responsables, ce qui lui donne un pouvoir énorme d’accélération. C’est le sens du projet de Social business act, porté par le gouvernement. Enfin, il a pour tâche de généraliser ce qui a été défriché et qui marche. C’est le principe de l’opération « Territoires zéro chômeur de longue durée» : le monde associatif a lancé cette initiative en impliquant les élus, et les pouvoirs publics la relaient pour lui donner plus d’impact. Beaucoup d’innovations sociales se sont inventées en marge de la loi, qui est venue par la suite lui donner un cadre, dans le domaine de l’insertion par l’activité économique par exemple.

 

L’État ne risque pas de se défausser sur la société civile ?

Le risque existe, mais ce n’est pas ce que je ressens sur le terrain, dans les régions ou les départements. Je suis marquée de voir au contraire qu’une douzaine de laboratoires d’innovation publique voient le jour, comme le Lab Zéro, à Marseille, qui cherche des solutions pour une ville sans sans-abri. L’État et les collectivités restent les premiers financeurs des politiques sociales, mais ça n’empêche pas de repenser la répartition des rôles. On le voit avec les contrats à impact social : des innovateurs proposent une solution, des financeurs avancent l’argent et l’État assume l’investissement si les résultats sont là.

 

Qu’est-ce qui manque pour que l’ESS ne reste pas cantonnée à une suite d’initiatives ?

La capacité à faire masse. L’éparpillement des acteurs pose problème. Il faut développer leur capacité à travailler en réseau, sans pour autant uniformiser les initiatives. Enercoop, le fournisseur d’énergie renouvelable, se demande par exemple comment respecter les spécificités des coopératives locales tout en apportant un appui national. Je travaille aussi sur « Start-up de territoire », une initiative qui vise à développer, grâce à l’implication des citoyens, des entreprises qui répondent aux besoins de sept zones pilotes, de Romans-sur-Isère (Drôme) à Figeac (Lot), en passant par Lille ou Marseille. Cette dynamique part du constat qu’aucun acteur aujourd’hui ne peut répondre seul aux problèmes sociaux. On pourrait se dire que ces territoires n’ont rien à voir les uns avec les autres, mais ils ont tout à gagner à travailler ensemble et à se transmettre des connaissances. D’ores et déjà, l’expérimentation a fait naître 35 projets et fédère 3 500 personnes. Il manque par ailleurs des financements. Ils sont concentrés sur la phase de création, il faut les diriger aussi vers le changement d’échelle. La France s’engage a fait bouger les lignes sur cette question. La fondation Bettencourt-Schueller financent aussi des étapes qui demandent des investissements (développement des ressources humaines, essaimage dans d’autres territoires, etc.) avec des tickets importants et un accompagnement. France Active est un financeur essentiel de ces phases-là. Mais c’est encore trop rare. Il y a également des alliances à imaginer entre les innovateurs et les grandes entreprises qui se posent des questions de RSE. Elles existent, mais restent marginales.

 

Vous avez en tête un exemple de changement d’échelle réussi ?

C’est le cas de Vitamine T, un groupe d’entreprises d’insertion par l’activité économique du département du Nord, qui s’est positionné dès ses débuts sur les métiers du recyclage et de la restauration. Ils ont grandi à la fois par une croissance endogène, en développant leurs activités existantes, et par une alliance stratégique avec de grands acteurs. Vitamine T s’est par exemple rapproché de Coolrec France, leader dans la gestion des déchets pour créer Envie 2E Nord et se positionner sur le créneau du recyclage des déchets d’équipements électriques et électroniques (D3E) et mettre en place un site ambitieux.

Il faut promouvoir l’entrepreneuriat citoyen : la capacité de chacun à mettre en place une solution à un besoin qui pourra être déployée à grande échelle.

Beaucoup d’initiatives de l’économie solidaire, par exemple des projets d’aide aux migrants, émanent de particuliers qui s’organisent via les réseaux sociaux. Ce qui pose la question de leur pérennité…

Je pense que cette effervescence ne peut être que féconde. Elle permet à chacun de faire l’expérience du passage à l’action. Le numérique met en lien les énergies et décuple leur potentiel. Il faut ensuite voir comment rapprocher ces activités des projets existants. Singa, par exemple, vise à valoriser les compétences professionnelles des réfugiés et a mis en place son programme Comme à la maison (Calm) pour organiser leur hébergement chez des particuliers. Ils se sont très vite posé la question de l’articulation de leur action avec des institutions comme France terre d’asile. Certaines initiatives ont vocation à rester locales, d’autres devront s’associer à des structures associatives pour grossir et avoir plus d’impact.

 

Les ONG sont prêtes à laisser un peu de leur monopole ?

Les acteurs qui sont dans une logique de pré carré vont dans le mur. L’effervescence est généralisée, donc les ONG, au même titre que les entreprises, doivent être capables de se nourrir des innovations pour devenir les acteurs de demain. C’est vrai qu’il y a parfois aujourd’hui une logique de concurrence, y compris au niveau des financements. Mais il ne faut pas laisser les financeurs ou les donneurs d’ordre dicter les règles du jeu. Il faut plutôt chercher à faire grossir ensemble le gâteau.

 

Beaucoup d’initiatives concernent les personnes âgées. L’ESS peut-elle donner naissance à une « silver économie » sociale ?

Comme pour les migrants, nous sommes face à une véritable bombe à retardement : la génération des baby-boomers vieillit et les solutions existantes de prise en charge sont souvent insuffisantes, voire maltraitantes. Alors comment fait-on ? L’ESS a été pionnière sur de nombreux enjeux sociaux, dont la question de la dépendance, parce que ce sujet oblige à prendre en compte la vulnérabilité des personnes et à développer des solutions très fines. Comme dans le champ de l’insertion, elles reposent sur la qualité du lien social. Or, la société civile peut aider à penser des solutions en dentelle, ce que ne pourra jamais décréter une puissance publique ou une grande entreprise. On est donc face à un défi colossal et les acteurs de l’ESS le relèveront encore mieux s’ils arrivent à s’organiser entre eux en créant des alliances et en s’appuyant sur des acteurs robustes, comme les mutuelles et les entreprises sociales qui ont déjà changé d’échelle.

 

Amandine Barthelemy en 5 dates

2002-2004

Diplômée de Sciences Po Paris et de l’Essec

2010

Cofonde Odyssem, un collectif d’entrepreneurs sociaux.

2012

Chargée d’enseignement à Science Po où elle cofonde le cours «Entrepreneuriat social et innovation sociale».

2013

Publie L’économie qu’on aime! Relocalisations, création d’emplois, croissance : de nouvelles solutions face à la crise, avec Sophie Keller et Romain Slitine (Rue de l’Echiquier).

2014

Publie Stratégie et financement des entreprises sociales et solidaires, avec Sophie Keller et Romain Slitine (Rue de l’Echiquier).

 

Retrouvez cet article et bien d’autres au sein du hors-série Idée Collaborative 2017, édité par Socialter.

Le 4 avril 2018


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