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À la découverte de l’économie « symbiotique » : rencontre avec Isabelle Delannoy

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Et si l’économie cessait d’exploiter le vivant pour plutôt s’accorder à lui ? Tel est le pari de la chercheuse Isabelle Delannoy.

Y aurait-il un lien entre agroécologie, entreprises libérées et expériences de gouvernance partagée ? Plus d’un, répond la chercheuse et ingénieure agronome Isabelle Delannoy. Celle qui avait coécrit, il y a dix ans, le film Home de Yann Arthus-Bertrand réussit avec son nouveau livre un tour de force : théoriser une nouvelle économie qu’elle nomme « symbiotique », capable de régénérer la planète. – Propos recueillis par Philippe Nassif

Qu’appelez-vous économie symbiotique ?

Isabelle Delannoy : Lorsqu’il y a dix ans, je me suis mise en quête de solutions face au désastre écologique en cours, j’ai découvert qu’aux quatre coins du globe émergeait une véritable économie capable de régénérer ses ressources. Cela concerne le vivant (à travers la permaculture ou l’agroécologie) comme les systèmes sociaux (les expériences de gouvernance partagée) et l’industrie (l’économie circulaire fondée sur l’«accès » à un bien plutôt que sur sa possession). Or toutes ces expériences sont structurées par un même système logique que rend parfaitement le mot « symbiose », venu des sciences du vivant.

Qu’est-ce qu’une « symbiose » ?

Ce terme signifie « vivre ensemble » et désigne le plus puissant des phénomènes naturels. À savoir une association intime entre deux organismes qui, tout en restant distincts, vont provoquer par leur complémentarité, d’importants bénéfices mutuels pour une dépense énergétique minimale. Les coraux en sont un bel exemple : ils sont nés dans les eaux les plus pauvres de l’océan, de la symbiose entre un polype, une sorte de méduse capable de construire des squelettes en calcaire, et la zooxanthelle, une algue qui capte l’énergie solaire et la transforme en matière organique. De cette symbiose a surgi un écosystème très riche en externalités positives, puisqu’on estime que la majeure partie des espèces océaniques dépend directement ou indirectement des coraux.

Comment pourrions-nous nous approprier ces mécanismes naturels ?

L’homme fait pleinement partie du vivant. Il n’est ni coupé de la nature ni au-dessus d’elle comme l’a pensé traditionnellement la science. Comme espèce, il se caractérise par sa capacité de conception, d’organisation, de déploiement : il a un cerveau et une main. Il peut ainsi accélérer radicalement les symbioses, en alliant des organismes qui fonctionnent ensemble mais auraient pris un temps infini à se rencontrer. L’épuration des eaux usées par les jardins est un bon exemple. En Europe du Nord ou en Chine, notamment, se développent des éco-quartiers où les eaux usées vont à la fois être filtrées par l’écosystème végétal et le nourrir. Nos déchets sont les nutriments des plantes. Du coup, avec un terrain de 100 m2, on peut parfois filtrer les eaux d’un immeuble de cent habitants ! Et de surcroît bénéficier de toutes les vertus des plantes : nourricières, médicinales, climatiques et même contemplatives, donc apaisantes. La nature est d’une intelligence et d’une complexité inimaginables : pourquoi ne pas la rendre la plus productive possible tout en lui permettant de se régénérer ?

Ce modèle peut-il être décliné dans la société et dans l’industrie ?

Oui, à partir du moment où sont respectés les six principes que j’expose dans mon livre. D’une part, trois principes « constructeurs » d’écosystème : la diversité des acteurs (là où l’industrie privilégie actuellement la standardisation) ; un terrain commun de flux (tel l’Internet ou le rapport direct entre producteur et consommateur dans l’économie circulaire) ; et un principe de coopération directe (à l’œuvre dans les logiciels open source). D’autre part, trois principes « régulateurs » : privilégier les services rendus par l’écosystème pour une efficience maximale ; prendre soin des flux « communs » ; veiller aux grands équilibres écologiques, physiologiques et psychologiques. À partir de là s’enclenchent des synergies très fécondes, qui nous permettent d’imaginer des villes autonomes en énergie, en nourriture et en eau, ou réduction de 90 % de notre usage des matières premières dans de nombreux domaines.

Est-ce une issue possible à la catastrophe écologique?

Les théoriciens des années 1970 qui ont prédit la crise écologique avaient pour modèle une économie « extractive ». Mais si un nouveau paradigme « symbiotique » se mettait en place, il susciterait une économie à la fois écologique et tournée vers la croissance.  

 

À lire : L’Économie symbiotique, Isabelle Delannoy, Actes Sud.

 

 

Le 7 novembre 2017


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