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Yann Arthus-Bertrand : « On peut tous essayer de changer à son échelle en partageant un peu plus »

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Yann Arthus-Bertrand survole la Terre depuis 30 ans. Pour témoigner de la beauté de la nature, mais aussi convaincre de l’urgence de changer notre modèle de développement. Le photographe et réalisateur en appelle à la responsabilité et à l’humanité de chacun d’entre nous pour vivre en harmonie avec notre planète. Propos recueillis par Sophie Lauth / Photos : Augustin le Gall.

Vous êtes passionné par les animaux depuis votre jeunesse. Comment s’est passée votre rencontre avec l’écologie ?

Je suis un fou d’animaux et de nature. J’ai été un élève épouvantable, mais je rêvais d’être scientifique. Après avoir dirigé une réserve, j’ai entamé une thèse au Kenya, où quotidiennement, j’ai photographié une famille de lions pendant trois ans. Je dis souvent que ce sont eux qui m’ont appris la photographie, la patience et la beauté évidente. Ensuite, je suis devenu grand reporter, j’ai fais de la photo aérienne, toujours sur la nature et les animaux. À cette époque, Google n’existait pas et cette façon de photographier ouvrait de nouvelles perspectives. En 1999, j’ai sorti La Terre vue du ciel, fruit d’un long travail d’inventaire des plus beaux paysages du monde. Ce recueil est iconique, dans le sens où on en a vendu 4 millions d’exemplaires, ce qui n’était jamais arrivé en photographie. J’ai ensuite découvert la vidéo en animant l’émission Vu du Ciel. J’ai arrêté car j’avais davantage envie de parler de pauvreté que d’écologie; je suis intimement persuadé du lien entre les deux. Pour réaliser 6 milliards d’Autres, j’ai posé les mêmes questions à 6 000 personnes filmées dans 84 pays. Mais ce que j’ai fais de mieux, c’est mon film Human. Là, je prépare un film sur les femmes. En fait, c’est surtout un film sur l’amour. Les temps qui arrivent s’annoncent difficiles et nous allons avoir besoin d’un regard moins cynique et beaucoup plus amoureux sur la vie et les autres.

Parallèlement à votre carrière de reporter, vous avez lancé la fondation GoodPlanet en 2005, qui s’est installée en mai dernier au domaine de Longchamp. Pourquoi ?

Lors de mes premiers reportages, les scientifiques me parlaient déjà des mauvais chiffres. Cela m’a rendu photographe activiste. En 2005, j’ai créé GoodPlanet pour soutenir des projets de terrain, et pour sensibiliser. En l’ouvrant au public, j’ai voulu un lieu qui aille plus loin que l’écologie. J’aimerais qu’il y règne bienveillance et utopie, qu’on puisse parler des réfugiés et des abeilles, du micro-crédit et de la biodiversité. Parce qu’aujourd’hui, on vit dans un déni collectif. Personne ne veut croire ce que l’on sait sur l’épuisement de nos ressources. Et moi, cette espèce d’ignorance, ça me fait pleurer. Ce qu’on pouvait faire avec 2 milliards d’individus quand je suis né, on ne peut plus le faire avec 7,4 milliards. Le changement climatique est acté. L’année dernière a été l’année la plus chaude, et en 50 ans on a perdu 65 % de la biodiversité. La une du Monde « Bientôt il sera trop tard », signée par 15 000 scientifiques, évoque la fin de l’humanité telle qu’elle est aujourd’hui. Alors pour moi, il est beaucoup trop tard pour être pessimiste !

Le problème aujourd’hui, c’est que les gens qui croient au changement climatique et ceux qui n’y croient pas vivent de la même façon. On a tous un peu de Trump en nous !

 

 

Paris, le 23 novembre 2017. Portrait du photographe reporter , realisateur et ecologiste français Yann Arthus-Bertand a L’Institut de France. Paris. Yann Arthus-Bertand est un celebre photographe connu notamment pour son livre Le Terre vue du ciel et ces projets sur la nature en Afrique. Depuis 2009 avec « Home », il realise des films pour sensibiliser le grand public sur des problematiques environnementales et écologique. Il est le President et fondateur de la Fondation Good Planet basee a Paris.
Paris, le 23 novembre 2017. © Augustin Le Gall

Ça fait quarante ans que êtes témoin du changement climatique et que les scientifiques tirent la sonnette d’alarme. Arrivez-vous vraiment à rester optimiste ?

Cinq minutes avant sa mort, on est encore optimiste. On est tous accrochés à la vie et c’est normal de l’être. La question à se poser, c’est quelle est notre mission ? Le problème aujourd’hui, c’est que les gens qui croient au changement climatique et ceux qui n’y croient pas vivent de la même façon. On a tous un peu de Trump en nous ! Tous les écolos devraient arrêter de manger de la viande, car elle est en train de détruire la planète. On déforeste tous les ans l’équivalent de la Belgique pour cultiver des céréales qui nourrissent les animaux. C’est facile de dire que c’est Trump le méchant et de continuer à manger de la viande dans son coin. On a les hommes politiques qu’on mérite. C’est pour ça que je déteste aller dans des écoles, parler aux enfants de la fin du monde parce qu’ils n’en sont pas responsables. Ce qui importe, c’est l’exemple qu’on va leur donner en changeant tout de suite.

Une forme de décroissance est-elle nécessaire ?

Plutôt que de parler de décroissance, je pense surtout qu’à un moment il faut savoir s’arrêter et vivre avec moins. En ce moment, je m’intéresse à la surabondance. Quand je vais dans un supermarché, j’ai envie de vomir. À quoi ça sert qu’il y ait 50 sortes de sauces différentes ? Qu’aura-t-on fait de notre vie, à part travailler pour consommer et accumuler les déchets ? Et en même temps, on a besoin de cette croissance qui paie les hôpitaux, les écoles, les routes. Elle est le Graal de toutes les sociétés. Mais le capitalisme est aussi ce qui détruit le monde. Je ne peux pas le reprocher, car je vis de ma fondation, financée par ce capitalisme. Je ne suis végétarien que depuis dix ans, alors que je suis informé. Personne n’a la solution, on ne sait pas encore comment faire autrement, alors on continue. Mais il faut avancer et ne pas avoir peur de le faire.

Au-delà des mots « collaboratif » et « circulaire », qui ne veulent pas dire grand-chose pour moi, ce qui prévaut c’est l’éthique : ne pas gâcher, récupérer, réparer, vendre au bon prix.

 

Paris, le 23 novembre 2017. © Augustin Le Gall

Que pensez-vous des nouveaux modèles économiques qui permettent de consommer différemment ?

Au-delà des mots « collaboratif » et « circulaire », qui ne veulent pas dire grand-chose pour moi, ce qui prévaut c’est l’éthique : ne pas gâcher, récupérer, réparer, vendre au bon prix. Le citoyen à un rôle primordial : c’est lui qui décide par exemple d’où viennent les produits qu’il consomme. Le vote sur un pays, il est dans le caddie. Tant qu’on continuera à acheter du lait ou de la viande au prix le plus bas, il y aura des paysans qui travaillent 70 heures par semaine et qui utilisent des pesticides parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire autrement. Ce qui aussi très inquiétant, c’est que les pays qui font le plus d’efforts sont des pays qui ne sont pas démocratiques. La Chine a imposé les scooters électriques à Pékin. En France, dès qu’on veut changer les choses, c’est le chaos. Cela fait vingt ans qu’on dit que le diesel est cancérigène, mais constructeurs et acheteurs choisissent la rentabilité. Moi-même, j’ai eu une voiture diesel… C’est révoltant de se battre pour le bon sens et l’essentiel. Tout le monde est perdant dans ce système.

Quel sont les grands défis qui nous attendent ?

Dans mes émissions de télévision, on culpabilisait les gens en leur disant « ne faites pas si, ne faite pas ça ». Ça ne sert à rien. Et c’est pour ça que j’aime mon film Human, parce que ça parle d’amour, de vivre-ensemble, ça touche tout le monde. Ça parle de la mort, de la religion, et dans le fond, c’est ce qui m’intéresse. Il n’y a pas un mot d’écologie, et pourtant quelque part, se rejoignent dans cette grande bulle toutes ces choses qui feront changer le monde. On peut tous essayer de changer, à son échelle, ce n’est pas ridicule. En aimant un peu plus, en partageant un peu plus. Ce ne sont pas les entreprises qui obligent à consommer. Ce qui est important, c’est la responsabilité personnelle. Et quand tout le monde aura compris ça, on pourra changer le monde.

 

BIO EXPRESS

1976 : part avec sa femme Anne au Kenya pour étudier le comportement d’une famille de lions

1991 : création de son agence Altitude, première banque d’images de photographie aérienne dans le monde

1994 : sortie de la Terre vue du ciel, inventaire des plus beaux lieux de la planète

2005 : création de la fondation GoodPlanet

2006 : élu à l’Académie des Beaux-Arts, section photographie

2015 : réalise le film Human

 

Propos recueillis par Sophie Lauth / Photos : Augustin le Gall.

Retrouvez cet article et bien d’autres au sein du hors-série Idée Collaborative 2017, édité par Socialter.

Le 5 février 2018


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