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Salwa Toko : « l’économie collaborative doit aller dans les territoires défavorisés pour « formaliser » l’économie informelle »

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Comment faire du numérique un levier pour plus d’égalité ? C’est cette question qui, de l’Afrique à la France, a conduit Salwa Toko à lancer plusieurs initiatives d’éducation populaire au web. Aujourd’hui à la tête du Conseil national du numérique, elle plaide pour une scène tech ouverte à tous les sexes, les territoires et les générations. Propos recueillis par Fleur Weinberg / photos : Sophie Palmier

Comment êtes-vous tombée dans le bain du numérique ?

J’ai grandi entre l’Afrique et la France, je viens d’une famille métissée. J’ai passé mon enfance au Mali et je suis arrivée en France à l’âge de 12 ans. C’est sans doute de baigner dans cet environnement très mixte qui m’a donné tôt l’envie de me mettre en danger. Après avoir fini mes études, je suis retournée en Afrique. J’ai dirigé une chaîne de télévision au Bénin, alors que je ne connaissais rien au monde des médias. Puis, j’ai cofondé avec un ami une école qui formait aux métiers du web, en 2004 à Dakar. C’était la première du genre. C’est comme ça que je suis entrée dans les nouvelles technologies.

Pourquoi avoir fait de la place des femmes dans la technologie votre combat ?

C’est en revenant en France fin 2009 que j’ai réalisé qu’il y avait un vrai problème de genre dans ces métiers. Au sein de l’école que j’ai fondée à Dakar, 35 à 40 % de filles venaient s’inscrire aux formations d’elles-mêmes. En Afrique, du moins en ville, je n’ai jamais vu de familles freinant l’envie d’études de leurs filles, ou les limitant à des secteurs d’activités par rapport aux garçons. Tous priorisent les « meilleures études », donc les voies scientifiques. En Occident, c’est différent. On éduque les filles dans l’affect, on les oriente vers tout ce qui a trait aux relations humaines. Ce qui relève du challenge, du combat, est la chasse gardée des hommes. Résultat : les filles se projettent vers des métiers moins bien rémunérés et beaucoup se retrouvent dans des situations de précarité alors que les hommes gagnent bien leur vie. En bref, on entraîne les femmes à devenir faibles et dépendantes.

Comment vous êtes-vous engagée pour cette cause ?

Dans les écoles d’ingénieurs, la proportion de femmes oscille entre 8 et 10 % et seulement 6 % des développeurs sont des développeuses. Dans le même temps, on ne forme que 10 000 ingénieurs par an, alors qu’il en faudrait 25 000. Il faut donc ouvrir les vannes aux femmes, faciliter leur accès aux études scientifiques pour faire bouger la situation ! Avec la Fondation Agir contre l’exclusion, j’ai créé en 2014 un programme baptisé Wi-Filles. Des élèves âgées de 14 à 17 ans, habitant la Seine-Saint-Denis, ont pu faire des stages dans des entreprises du numérique, participer à des bootcamp (sessions d’entraînement intensives, ndlr), apprendre à coder et ainsi s’orienter vers la technologie. Pour prolonger et faire grandir cette expérimentation, j’ai lancé en 2018 mon association, Becomtech. Notre objectif, c’est de montrer aux femmes qu’elles sont tout à fait en capacité de réussir dans les métiers techniques du numérique, même si elles viennent d’un milieu où il n’est pas facile de faire des études. Pour cela nous avons lancé plusieurs programmes de formation tech gratuits avec une approche pédagogique, ludique et fun.

13 À 15 millions de nos concitoyens n’ont pas accès à internet, ce qui devrait être un droit.

Vous avez été nommée présidente du Conseil national du numérique en mai dernier. Pourquoi avoir accepté ce défi supplémentaire ?

Quand on m’a proposé, j’ai hésité. Je savais que je n’aurais plus beaucoup de temps pour Becomtech. Mais j’ai eu l’envie de mettre en perspective ce que j’avais fait sur le terrain pendant sept ans. Je me suis dit que c’était une opportunité pour rencontrer des acteurs auxquels je n’aurais pas eu accès en restant centrée sur mon association, et surtout, de participer au chantier extraordinaire de la transition numérique. Ce qui est très enrichissant au Conseil, c’est que nous sommes trente membres issus d’environnements différents et très complémentaires. L’une d’entre nous est ainsi anthropologue, avec une expertise sur la santé. Cela lui permet de placer l’humain au cœur de la transition numérique, ce que l’on oublie trop souvent.

Internet, c’est une technologie. C’est seulement en en faisant un outil qui a un impact positif sur la vie des gens que l’on peut parler d’innovation sociale.

Salwa Toko – Sophie Palmier©

Quel est le rôle de ce Conseil ?

La mission du Conseil national du numérique est, comme son nom l’indique, de conseiller, mais aussi d’être un agitateur d’idées sur tout ce qui touche au numérique auprès du gouvernement, des élus et des institutions. Ses membres sont là pour s’assurer que ce qui est mis en place l’est dans l’intérêt général, qu’il n’y a pas de lobbying de la part d’un secteur particulier. Le Conseil est indépendant : on l’a vu par le passé lorsqu’il a marqué son désaccord avec certaines positions de l’exécutif. Cela ne nous dédouane pas de rendre des comptes, puisqu’il s’agit d’une mission d’État au service du peuple. C’est primordial de le garder en tête afin que nos orientations politiques ne lèsent personne. Le Conseil est bien connu sur la place parisienne et par les acteurs du numérique, mais j’aimerais que tous les citoyens le connaissent.

Pour vous, qu’est-ce que la transition numérique et comment voulez-vous l’orienter ?

Le numérique est une révolution industrielle différente de toutes celles qu’on a connues, parce qu’avant d’être technologique, elle transforme nos modes de vie et nos usages. Réussir la transition numérique, c’est d’abord faire en sorte qu’aucune partie de la population n’en soit exclue. J’ai à cet égard bien sûr envie de me battre pour qu’il y ait plus de femmes et de diversité dans le monde du numérique. Ensuite, il s’agit de penser une nouvelle relation entre l’État et le peuple. Comment est-ce qu’un citoyen peut mieux entrer en contact avec ses institutions en passant par le de tout mélanger ! Internet, c’est une technologie. C’est seulement en en faisant un outil qui a un impact positif sur la vie des gens que l’on peut parler d’innovation sociale. Quant à l’inclusion numérique, il s’agit de réorienter les politiques publiques pour leur donner les moyens de répondre aux besoins de tous les territoires et tous les publics. Ouvrir un coworking en banlieue c’est bien. Mais l’associer à Pôle emploi pour lutter contre l’isolement des chômeurs, c’est beaucoup mieux !

Comment lutter contre les multiples fractures numériques qui traversent notre société ?

Il faut commencer par faire un état des lieux des politiques de ces dernières années. Je pense que l’on a commis l’erreur de croire qu’on pouvait tous être autodidactes du web. D’abord, gardons à l’esprit que 13 à 15 millions de nos concitoyens n’ont pas accès à internet, ce qui devrait être un droit. On a pensé qu’il suffisait d’un téléphone portable pour s’initier au digital et je le réfute. Il faut des lieux physiques à même d’accueillir et de former tous les publics. Car la fracture ne touche pas seulement à l’accès, mais aussi à l’usage que chaque individu peut faire du web. C’est seulement à ce prix que la technologie s’adressera à tous et que l’on pourra se poser les bonnes questions. Qu’est-ce qu’on peut faire avec le numérique, mais aussi qu’est-ce qu’on ne peut pas faire avec ? Où est-ce qu’on a envie d’aller collectivement ?

Justement, quels sont les grands débats sur lesquels le Conseil national du numérique souhaite plancher ?

Dans le cadre des États généraux des nouvelles régulations numériques, nous avons lancé quatre grandes réflexions sur notre site en appelant l’ensemble des têtes de réseau à échanger avec nous. D’abord un questionnement social sur le régime des travailleurs des plateformes. Est-ce qu’on peut accepter qu’en France une partie de la population n’ait pas les mêmes droits sociaux que les autres alors que l’égalité est notre socle ? Un questionnement sociétal ensuite : comment mieux prévenir les usages dangereux du numérique, notamment l’addiction aux écrans et l’accès à des contenus à risque ? Un questionnement économique : comment faire pour que les GAFAs perdent leur monopole et laissent d’autres acteurs émerger ? Enfin, des réflexions sur les modes de régulation du numérique : comment s’adapter au contexte mouvant du numérique pour ne pas être obligé de tout repenser d’un point de vue légal dans dix ans avec l’explosion de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets ?

Il va falloir expliquer à la génération qui vient ce que c’est qu’être humain à l’heure de l’intelligence articificielle et de l’homme augmenté.

Comment expliquez-vous que l’économie collaborative demeure l’apanage des classes aisées ?

Je crois que lorsqu’on vit dans la précarité, la survie prend une trop grande place dans le quotidien pour s’initier à ces nouvelles pratiques. L’économie collaborative doit aller dans les territoires défavorisés pour « formaliser » l’économie informelle. Cela permettrait à des personnes qui vivent en marge de mieux s’en sortir en entrant dans un cadre légal. Il serait intéressant que des entreprises viennent dans ces quartiers pour mettre à disposition leur matériel et leur expertise, puis pour accompagner à la structuration d’un business plan. C’est ça l’inclusion : faire prendre conscience qu’on ne vit pas juste dans une banlieue mais en France.

Peut-on éduquer au numérique une jeunesse qui en est déjà gavée ?

Arrêtons de penser que parce qu’une génération est née avec la technologie elle la maîtrise. Pour moi, elle n’en maîtrise que certains pans. Je pense aux dangers que les jeunes rencontrent dans leur navigation en tombant sur des sites malveillants ou sectaires. C’est comme lors de l’arrivée de l’automobile : lorsqu’on s’est rendu compte que cela pouvait tuer, on a décidé d’apprendre sérieusement aux gens à conduire. Évidemment, internet netue pas directement, donc la prise de conscience est plus longue. On manque de recul sur l’impact des réseaux sociaux sur la jeunesse. Mais nous commençons à réfléchir à des régulations et à une pédagogie adaptée. La tâche est immense et va se compliquer avec l’arrivée des assistants personnels comme Google Home ou Alexa au sein de beaucoup de familles. Il va falloir expliquer à la génération qui vient ce que c’est qu’être humain à l’heure de l’intelligence artificielle et de l’homme augmenté.

Bio express

Salwa Toko

1975

Naissance au Mali

2004

Lance à Dakar une école formant aux métiers du web.

2014

Démarre le programme Wi-Filles.

2014

Fonde l’association Becomtech.

2018

Devient présidente du Conseil national du numérique.

 

Retrouvez cet article et bien d’autres au sein du hors-série Idée Collaborative 2018, édité par Socialter et MAIF.

Le 21 mai 2019


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