Guide consocolaborative

« Réduire les déchets, c’est possible. Les solutions sont à portée de main et le problème pourrait être résolu à 90%. »

Partager [pssc_facebook] [pssc_twitter]

Sensibilisation, plaidoyer législatif, actions en justice ou organisation d’événements : son ONG Zéro Waste France combat sur tous les fronts le fléau de la surconsommation et les monceaux de détritus que notre société produit. Quitte à s’attaquer aux mentalités récalcitrantes, aux entreprises hors-la-loi… et aux fausses bonnes idées. Propos recueillis par Côme Bastin / Photos : Sophie Palmier

Comment passe-t-on de OuiShare, collectif dédié à la société collaborative, à une ONG dédiée à la réduction des déchets ?

Flore Berlingen : Je travaillais au Cniid (Centre national d’information indépendante sur les déchets) lorsque les initiatives collaboratives ont émergé dans les années 2010. J’ai rejoint OuiShare parce qu’un nouvel horizon s’ouvrait alors pour la lutte contre le gaspillage, avec la promesse d’une meilleure allocation des ressources. Et puis j’ai décidé de revenir à une action plus militante au sein du Cniid, qui est ensuite devenu Zero Waste France (dont je suis à présent directrice). Le Zero Waste (zéro déchet et zéro gaspillage, ndlr), c’est un nouveau mot d’ordre pour de nombreux territoires à l’échelle européenne. Il existe un réseau Zero Waste Europe – et nous avons aussi des homologues dans d’autres pays : Zero Waste Italy, Switzerland, Austria, Germany… Chaque organisation est indépendante, mais nous partageons la même vision.

Pourquoi la problématique des déchets est-elle si importante à vos yeux ?

Elle est bien plus vaste qu’elle n’en a l’air, parce qu’elle est liée à toutes les autres problématiques environnementales.

S’attaquer à la quantité de rebuts que notre société produit, c’est s’attaquer aux enjeux climatiques, de biodiversité, de la santé des sols, à la surconsommation, à nos modes de production…

Ce qui me motive, c’est que l’on peut tous agir, à la maison, au travail, en tant qu’élu. Parfois on est dépassé, angoissé, par l’ampleur des enjeux climatiques. Mais réduire les déchets, c’est possible. Les solutions sont à portée de main et le problème pourrait être résolu à 90 % si l’on prenait les bonnes décisions. Pour cela, il y a évidemment beaucoup de blocages à surmonter.

Quels sont aujourd’hui les champs d’action de Zero Waste France ?

D’abord, l’information et la sensibilisation sur la question des déchets. C’est un sujet qui peut sembler technique, avec des enjeux juridiques et économiques qu’il faut pouvoir décrypter pour montrer qu’il y a des choix politiques derrière. Un rôle de lobbying ensuite – même si on préfère parler de « plaidoyer » comme c’est pour l’intérêt général. Trois personnes travaillent à plein temps pour suivre la réglementation et les projets de lois sur les déchets aux niveaux français et européen. Enfin, nous œuvrons sur le terrain pour accompagner tous ceux qui s’engagent dans des démarches zero waste. Cela va des citoyens qui veulent réduire la quantité de détritus qu’ils produisent à la maison, aux collectivités, en passant par les entreprises et les salariés qui veulent faire évoluer leurs modèles… Beaucoup de porteurs de projets inventent aujourd’hui les biens et les services qui nous serviront demain à vivre sans déchets.

Qui vous a récemment inspiré ?

Nous sommes impressionnés par le travail du Smicval – le syndicat mixte intercommunal de collecte et de valorisation du Libournais Haute-Gironde – pardon pour le nom à rallonge. Alors que les déchetteries sont souvent des lieux un peu glauques, ils ont ouvert le Smicval Market, où l’on peut apporter des matériaux et des biens usagés mais aussi en emporter avec soi. C’est comme une grande ressourcerie à ciel ouvert, où l’on apprend aux gens à faire le tri, à remettre en vente ce qui peut l’être. Côté entrepreneurs, on ne les compte plus ! Je citerais une nouvelle plateforme qui s’appelle Murfy et propose à la fois des tutoriels pour que les gens puissent réparer eux-mêmes un certain nombre d’objets et l’intervention d’un professionnel lorsque ça coince. Il y a une continuité entre ces deux services normalement séparés qui vise à rendre le grand public au maximum autonome.

Quels sont les combats dans lesquels vous êtes engagée en ce moment ?

Nous lançons plusieurs actions en justice pour forcer certaines grandes marques à changer leurs pratiques. Zero Waste France a porté plainte à Strasbourg contre Intermarché et Pizza Hut, qui continuent à distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres qui affichent un autocollant « Stop Pub ». Nous avons également porté plainte contre des restaurants McDonald’s et KFC parisiens qui ne respectent pas l’obligation de trier leur déchets. Ces actions ne visent pas seulement à condamner les enseignes, mais aussi à rappeler la loi. Ainsi, il est obligatoire de trier le papier dans tout lieu de travail où il y a plus de 20 personnes, mais c’est rarement respecté.

Vous avez également lancé le « Défi rien de neuf », pouvez-vous nous en parler ?

Nous proposons aux participants d’acheter le moins d’objets neufs possibles durant l’année 2019. Il leur faut donc avoir recours à toutes les solutions alternatives : occasion, produits reconditionnés, troc, emprunt, réparation, auto-fabrication. Plus de 10 000 personnes se sont réunies sur un groupe Facebook où elles s’entraident et échangent des astuces. Nous leur envoyons une newsletter toutes les semaines pour leur faire découvrir des alternatives et organisons des rencontres dans plusieurs villes. Avec ce défi, il s’agit de sensibiliser au « sac à dos écologique » des objets.

Nous ne voyons que les produit finis – un ordinateur, un smartphone – mais pas les centaines de kilos de ressources qui ont été consommées pour les fabriquer.

Je crois que si autant de gens ont essayé de relever le défi, c’est qu’il commence à y avoir un ras-le-bol, un écœurement vis-à-vis d’une frénésie de consommation dont on sait qu’elle ruine notre planète. Pour l’année 2019, nous visons 100 000 participants, pour cette fois-ci peser sur les décisions politiques et économiques.

Justement, beaucoup ont vu en l’économie collaborative une façon d’optimiser l’usage de nos ressources. Avez-vous le sentiment qu’elle a tenu ses promesses ?

Nous avons mené des études avec le collectif OuiShare pour creuser l’impact environnemental des pratiques collaboratives. En soi, le développement de plateformes de partage, de don, de revente ou d’échange d’objets est positif, parce qu’il permet d’allonger la durée de vie des produits. Mais il y a de nombreux « effets rebonds » qui compliquent le diagnostic. Par exemple, si l’on fait un long trajet en voiture individuelle pour aller chercher un objet, même de seconde main, on augmente son impact carbone. Autre effet rebond : si l’on investit l’argent gagné ou économisé grâce à l’économie collaborative pour acheter des objets électroniques neufs et consommer encore plus. Savoir qu’on peut revendre en quelques clics peut aussi pousser à l’achat… Il est donc très difficile de chiffrer l’impact environnemental de ces pratiques, qui dépend plus largement du mode de vie des utilisateurs. À vrai dire, l’environnement n’a jamais été la première raison d’être des plateformes collaboratives mais plutôt un supplément d’âme, à côté de la promesse de faire des économies. Peut-être y a-t-on donc placé des espoirs démesurés.

Il est très difficile de chiffrer l’impact environnemental des pratiques collaboratives, qui dépend plus largement du mode de vie des utilisateurs.

Beaucoup d’applications et d’entrepreneurs se positionnent sur le créneau de la lutte contre le gaspillage.

C’est très bien de faciliter les échanges, de mettre en relation des offres et des demandes qui ne se rencontraient pas avant pour sauver des produits qui allaient finir à la poubelle. Mais là encore, gare aux effets rebonds. Si on  utilise le matériel déjà en circulation comme les smartphones, c’est un moindre mal. Mais à partir du moment où l’on rajoute des objets électroniques, la pente devient glissante. Parmi ceux qui me font bondir, il y a la poubelle connectée. C’est extrêmement consommateur de ressources pour un impact écologique fort discutable…

Comment rendre les consommateurs plus conscients de l’impact de leur achats sur notre planète ?

Je crois qu’on a tous en nous un potentiel d’empathie mais qu’on préfère parfois fermer les yeux. Il faut donc d’abord se confronter à la réalité, au boulet social et environnemental que charrient nos modes de vies. J’ai été frappée par la lecture du livre La machine est ton seigneur et ton maître (1), qui décrit la torture psychologique qui a cours dans les ateliers de Foxconn, sous-traitant numéro un d’Apple. Il faut ensuite montrer que des alternatives existent. Je suis récemment intervenue dans une classe de lycée et j’ai été surprise par la résignation des élèves qui m’ont dit « Mais Madame, on ne peut rien faire ! » Mais si, on peut choisir de consommer différemment, faire durer, acheter d’occasion, se tourner vers des produits responsables comme le FairPhone. Si nous, consommateurs, ne le faisons pas, les entreprises continueront à prétendre que c’est trop compliqué de changer. Il y a urgence !

Le vrai problème n’est-il pas le poids des lobbies ?

Prenez l’exemple des microbilles en plastique dans les cosmétiques et les produits d’entretien, dont les dangers sont avérés scientifiquement. Cela a pris des années pour les interdire, alors qu’on savait qu’on pouvait les remplacer par des ingrédients naturels ! Le Parlement européen a récemment voté l’interdiction des plastique jetables. Toutes les fédérations professionnelles de plasturgistes ont évidemment signé un document disant que c’était inapplicable. Il faut donc bien sûr les combattre, parce qu’ils défendent et défendront leur activité envers et contre tout.

Ces avancées encourageantes font-elles le poids face à l’urgence de changer nos modes de production et de consommation ?

Depuis 5 ans, ces problématiques sont clairement identifiées. En France, il y a une appétence citoyenne forte et un engagement de beaucou de collectivités. Les politiques publiques, malgré quelques avancées sur la fiscalité environnementale, sont à la traîne. Heureusement la Commission européenne avance de son côté. Tant que ce n’est pas bloqué à tous les niveaux, il y a de l’espoir ! Le combat doit se mener à l’échelle planétaire, avec des offensives coordonnées de la part des ONG et des mouvements citoyens. Il faut attaquer localement les multinationales tout en les confrontant à leurs contradictions dans d’autre pays. La coalition Break Free From Plastic commence ainsi à vraiment porter ses fruits.

On a tous en nous un potentiel d’empathie. Il faut donc se confronter au boulet social et environnemental que charrient nos modes de vie.

Vous présidente, quelles mesures chocs engagez-vous ?

Les produits plastiques à usage unique comme les gobelets, les récipients pour la vente à emporter, les couverts sont interdits immédiatement, au profit de leurs alternatives réutilisables. La consigne devient obligatoire dans les cafés et les restaurants. On met aussi à l’ordre du jour des sujets tabous comme celui des protections hygiéniques féminines et des couches pour bébés pour lesquelles il existe des alternatives moins polluantes. Et surtout, on réembauche au ministère de l’Environnement, car des tas de lois existent, par exemple sur le suremballage, mais ne sont pas respectées faute de fonctionnaires pour les faire appliquer.

Pour finir, pouvez-vous nous présenter le lieu où nous nous trouvons ?

Nous sommes dans la Maison du zéro déchet, que nous avons ouverte à Paris. C’est l’aboutissement d’un an de travail suite au premier Festival Zero Waste que nous avons organisé en 2016. Nous voulions un espace pour pouvoir échanger et sensibiliser toute l’année, un lieu de démonstration du mode de vie sans déchets dans la vie quotidienne. C’est aussi une boutique animée et tenue par des bénévoles pour apprendre à utiliser des produits zéro déchet. Le soir, nous avons un espace où se déroulent des ateliers pratiques, par exemple sur le « faire soi-même » ou sur le compostage. Et puis notre équipe a aussi ses bureaux ici.

 

Bio express

Flore Berlingen

1986

Naissance près de Rouen.

2008

Première expérience militante au Cniid et première visite d’un incinérateur.

2012

Cofonde le collectif OuiShare pour explorer l’économie collaborative.

2014

Prend la direction de Zero Waste France.

2016

Publie Le scénario Zero Waste 2.0 (Éditions Rue de l’échiquier)

 

 

Le 2 mai 2019


Comments

comments

Sur le Même sujet