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Collaboratif : l’Odyssée de l’espace

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Partage de bureaux, d’appartement, mais aussi de cave et même de place de parking... L’économie collaborative mutualise toujours plus d’espaces jusque-là inexploités. À moins qu’elle ne les transforme en marchandise ?

 

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© Sage Country, Yuri Chicovsky

« Le constat est simple », affirme Éric Van Den Broek : « Depuis l’avènement du salariat moderne, l’outil de production a toujours été rattaché à un lieu physique déterminé. L’ouvrier à son usine, le cadre à son bureau. Les nouvelles technologies ont fait exploser cela. Donc, quelle conséquence en tirer ? » La conséquence, c’est « Mutinerie ». Le nom de l’un des tout premiers espaces de travail partagé de la région parisienne qu’Éric a ouvert avec ses deux frères début 2012.

Mutations du travail

Mutinerie : « action collective de rébellion au sein d’un groupe réglé par la discipline », nous renseigne le dictionnaire. Alors Éric, on se rebelle ? « C’est vrai qu’on ne se retrouve pas dans la façon dont l’entreprise fonctionne, avec sa hiérarchie, ses horaires. Plus qu’un bureau partagé, on voulait un espace pour faire vivre et collaborer ensemble une nouvelle génération de travailleurs. » Entre mutins, on travaille tard ou tôt, on se tutoie, on prend l’apéro, on organise des événements et on monte des projets innovants. Sont nés à Mutinerie : le think tank OuiShare, le collectif MakeSense ou les rencontres StartUp Africa.

D’autres ont depuis emboîté le pas à Éric et ses (con)frères. Une récente étude réalisée par La Fonderie et BAP (Bureaux À Partager) – un poids lourd du secteur – recense 250 espaces de coworking en France, dont 70 % ont moins de deux ans. À l’heure, à la journée, au mois ou à l’année. Petits ou grands. Alternatifs ou studieux. Il en existe de toutes les sortes.

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© Björn Valdimarsson

Au-delà de l’aspect « pratique » et « à la carte » pour les travailleurs nomades, le boom des espaces de coworking est le signe d’une époque « qui fuit les lieux standardisés », analyse Éric Van Den Broek. « Cela se retrouve partout. Alors que les grandes chaînes hôtelières ont eu leur heure de gloire à la fin du xxe siècle, qui voudrait aujourd’hui dormir dans la même chambre que tout le monde ? »

Mon lit est un actif

Bingo ! Car il n’y a pas que notre rapport à l’espace de travail qui est en train de muter sous l’effet du développement de l’économie collaborative. Un symbole ? Encore qualifiée de start-up il y a quelques années, le site de location de logements entre particuliers Airbnb est aujourd’hui valorisé 25 milliards de dollars, soit davantage que le premier groupe hôtelier du monde, Marriott (21 milliards). Cet été, le site a permis à quelque 17 millions de personnes – l’équivalent de la population des Pays-Bas – de vivre sous le toit d’un autre, avec un pic à un million le 8 août, un record absolu.

Ce qui plait à tant de clients ? La quantité et la variété des logements, et une expérience d’hébergement plus humaine et plus proche de la vie locale. Quant aux hôtes, inutile de préciser qu’ils ont là l’occasion de rentabiliser facilement – et ce, sans payer d’impôts, pour le moment – tout ou partie d’un logement inoccupé.

Espaces de stockage

Cette logique de rentabilisation de l’espace s’étend aujourd’hui progressivement aux lieux les plus inattendus. Il vous reste quelques mètres carrés dans votre cave ? Mettez-les en location sur Jestocke.com et permettez à d’autres particuliers d’y entreposer meubles et objets. Le site gère déjà 230 000 mètres cubes de stockage. Vous n’utilisez pas votre place de parking de 8h à 19h ? Sous-louez-la sur Zenpark.com à des automobilistes qui cherchent à se garer dans le quartier. « Le marché est énorme, on estime qu’il y a 650 000 places de parking inoccupées en France », s’enthousiasme William ES Rosenfeld, président et cofondateur de Zenpark.com, plateforme qui en propose déjà 2 000.

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Chambre, cave, place de parking… et pourquoi pas concession de cimetière ? Transformer jusqu’au dernier mètre carré inoccupé en objet de spéculation serait-il le vrai dessein de l’économie collaborative ? Laure Courty, fondatrice de Jestocke.com, s’en défend et contre-attaque : « Avec notre site, on redonne du pouvoir d’achat, on combat la crise du logement et on court-circuite des acteurs qui profitaient de leur monopole. » Grâce au numérique, « on limite la construction de coûteuses places de parking », juge de son côté William ES Rosenfeld. « Autant d’argent qui sera investi sur la qualité du bâti à la place ! »

Rentabilité vs. Convivialité

« Il faut faire attention à ce que les plateformes ne s’enferment pas dans une logique trop spéculative », avertit Serge Duriavig, dirigeant et fondateur de Nightswapping, un site de « troc de nuits » entre particuliers. Le principe : accueillir chez soi des membres de la communauté, pour à son tour être hébergé, grâce aux points gagnés. Une monnaie virtuelle qui « garantit que les membres proposent d’abord leur logement par goût du voyage et de la convivialité ».

Dans le viseur du dirigeant, un certain Airbnb : « Beaucoup de ses membres utilisent seulement leur logement pour se faire de l’argent. L’esprit collaboratif des débuts a cédé la place à un système hôtelier déguisé. » Même constat chez Éric Van Den Broek de Mutineries : « La culture alternative des débuts du coworking s’est un peu perdue. De gros acteurs se sont lancés sur le marché et certains espaces se rapprochent du business center. »

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Un espace wework à Boston

À l’image de WeWork, véritable « chaîne » d’espaces de coworking aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ou de Regus, multinationale qui propose salles de réunion et centres d’affaires dans 900 villes. Pour autant, Eric se refuse au pessimisme : « À mesure qu’un mouvement pionnier devient mainstream, il s’institutionnalise. Il faut savoir gérer le coup et rester inventif. »

Espaces-outils

Et pour la suite, l’homme a plusieurs cordes à son arc. D’abord, Mutineries Village, un tiers-lieu (espace hybride) ouvert non pas en centre-ville… mais à la campagne. On y vient pour travailler plusieurs jours au milieu des vaches et goûter à la vie de la ferme. L’espace accueille des événements réguliers et comprend même un FabLab. L’autre grand chantier, c’est Copass. Un système d’abonnement qui permet d’accéder à quelque 500 espaces de coworking répartis dans 65 pays. « C’est la continuité logique du raisonnement entamé avec Mutinerie : pourquoi remplacer le bureau par un espace quand on peut le remplacer par “des” espaces ? »

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Sur la terrasse de Mutinerie Village

Sans surprise, beaucoup des membres de Copass sont aussi de fervents utilisateurs d’Airbnb. Partout chez elle, la nouvelle génération ne voit plus l’espace comme un bien, mais comme un outil. Besoin de concentration ? Elle va s’isoler à la campagne pour travailler. Besoin d’être créatif ? Elle va s’imprégner de l’énergie des grandes villes. Besoin de se détendre ? Elle se rapproche du soleil et de la mer. Et besoin d’argent ? Elle transforme son logement en gagne-pain en le louant temporairement. Esp(a)ces de sales capitalistes !

Côme Bastin / @Come_Bastin

Le 6 octobre 2015


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