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Face à la « chosification » des patients, cet hôpital a créé une chaire de philosophie

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Aider l’hôpital à tisser de meilleures relations entre ceux qui y travaillent et ceux qui s’y font soigner, tel est l’enjeu de la chaire de philosophie ouverte par Cynthia Fleury à l’Hôtel-Dieu, en face de Notre-Dame-de-Paris. Une expérience où la philosophie se mêle, entre vie et maladie, au plus concret de l’existence.

Aider l’hôpital à tisser de meilleures relations entre ceux qui y travaillent et ceux qui s’y font soigner, tel est l’enjeu de la chaire de philosophie ouverte par Cynthia Fleury à l’Hôtel-Dieu, en face de Notre-Dame-de-Paris. Une expérience où la philosophie se mêle, entre vie et maladie, au plus concret de l’existence.

Pourquoi une chaire de philosophie à l’hôpital ?

CYNTHIA FLEURY : Introduire les humanités dans un tel lieu, c’est un projet que je portais depuis longtemps. L’hôpital se laisse de plus en plus déborder par une « rationalité instrumentale ». Il a été transformé, et parfois mutilé, par les exigences de productivité et de management. Certes, cet univers de haute technicité accomplit des progrès immenses contre la maladie. Mais son mode de fonctionnement aboutit parfois à une « chosification » du patient qui l’empêche de devenir l’agent de sa propre guérison. Il y a donc une demande pour créer une relation autre, entre les soignants et les patients, et entre les soignants eux-mêmes.

Est-ce aussi une aspiration des médecins ?

Le constat de Georges Canguilhem dans son livre Le Normal et le Pathologique (1943) a fait son chemin : on ne soigne pas une maladie mais un sujet malade. La subjectivité du patient est une dimension essentielle à prendre en compte, à travers une approche plus holistique, plus « globalisante » du soin. Et puis le médecin ne représente plus spontanément une figure d’autorité : il doit donc créer un lien de confiance avec son patient sous peine de faire naître un sentiment de défiance qui nuit à l’effectivité du soin.

L’empathie, cela se cultive ?

Bien sûr ! Il faut travailler à introduire un tel apprentissage dès les premières années des études de médecine. Certains font spontanément preuve de plus d’empathie que d’autres, mais c’est aussi une qualité qui se développe. Cela passe par du théorique : la transmission d’un savoir, souvent méconnu, sur le fonctionnement de l’être humain. Et par des exercices pratiques : des jeux de rôles, notamment, où chacun est amené à prendre conscience de ses gestes, de sa manière de faire, parfois de son manque d’attention.

« On ne soigne pas une maladie mais des sujets malades »

Concrètement, comment fonctionne la chaire ?

Il y a un fonctionnement dit top down [« du haut vers le bas »], avec un conseil scientifique présidé par le philosophe Frédéric Worms et dédié à la conception des cours, aux maquettes pédagogiques, à l’accompagnement des doctorants. Et il y a un principe ascendant, dit bottom up, où nous écoutons les demandes des soignants et de patients parfois experts de leur maladie et travaillons à y répondre à travers des séminaires de recherche et des cours magistraux ouverts à la discussion.

Quelles sont ces demandes ?

Des médecins nous ont sollicités, par exemple, pour travailler sur les phénomènes de régulation démocratique et d’innovation thérapeutique, avec le cas du Baclofène : ce médicament myorelaxant [qui relaxe les muscles] s’est révélé efficace contre l’alcoolisme, mais il n’a pu être prescrit pour cet usage qu’à l’issue du combat d’un médecin alcoolique, de l’engagement d’associations de patients, de la résonance de la société civile. Pour répondre à une autre demande, nous avons mis sur pied un cycle de cours sur les questions de laïcité, de multiculturalisme et de religion. Encore un autre exemple : des responsables d’Ehpad – les établissements pour les personnes âgées dépendantes – ont pris conscience, à la faveur des cours, que leur institution doit opérer la même révolution que celle qu’a connue la psychiatrie dans les années 1970. Dans les Ehpad, au nom de l’impératif du « zéro risque », on fait parfois subir aux patients un véritable calvaire – on les attache, on les alimente de force, on les empêche de sortir. Lorsqu’on nous demande de contribuer à une telle évolution, on se dit que l’on a gagné.

Philosopher, est-ce « prendre soin » ?

La philosophie met en relation des territoires qu’on a l’habitude de séparer : l’institution, le domaine de la subjectivité, le niveau politique. Et c’est en pensant la façon dont ces espaces s’articulent qu’elle peut contribuer à rénover chacun d’entre eux. J’ai l’espoir que, demain, plus aucun hôpital ne pourra se concevoir sans sa chaire de philosophie ! – Propos recueillis par Philippe Nassif

 

Pour aller plus loin

À LIRE > Les Irremplaçables (Gallimard, 2015, prix Médicis Essai).

SUR LE WEB > hotel-dieu.chaire-philo.fr Les ressources et vidéos des cours magistraux dispensés par la chaire de philosophie de l’Hôtel-Dieu.

Le 16 juin 2017


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