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Et si le passeport collaboratif remplaçait la carte d’identité ?

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Soigner sa réputation en ligne devient nécessaire pour se loger, se déplacer ou trouver un travail. À tel point qu’une carte d’identité numérique, présentant un profil exportable d’une plateforme à une autre, pourrait bien voir le jour.

Sans confiance, pas d’économie collaborative.

Rachel Botsman, la papesse de la sharing economy, le répète à l’envie, notamment dans sa conférence Ted : « La monnaie de la nouvelle économie est la confiance. » Sur les plateformes comme Airbnb, cette confiance prend la forme de notes, mais surtout de commentaires. Problème : ouvrir un nouveau compte sur une autre plateforme signifie redémarrer à zéro. Après avoir accumulé des 5/5 et des dizaines de commentaires positifs sur BlaBlaCar, il faudra ramer pour accueillir ses premiers guests sur Airbnb, ces derniers étant souvent dubitatifs lorsqu’un logement n’a encore jamais été loué. Dans ce contexte, l’idée de pouvoir exporter le capital confiance recueilli d’une plateforme à une autre gagne du terrain. « Spreading Trust » – répandre la confiance –, c’est justement ce que préconise BlaBlaCar dans un rapport publié en mai 2016. Verena Butt d’Espous, responsable communication de la société de covoiturage, exulte : « C’est révolutionnaire, nous pouvons potentiellement faire confiance à un grand nombre de personnes, et ce de manière instantanée. » Par le simple pouvoir de la recommandation, « nous faisons presque autant confiance à un utilisateur d’une plateforme collaborative en ligne qu’à un ami », conclut le site aux 20 millions d’utilisateurs.

Profil exportable

L’idée de mettre en place un « profil exportable » d’une plateforme à l’autre est « à l’état de réflexion », mais pas encore à l’ordre du jour, souligne la communicante. En s’inscrivant sur Drivy, par exemple, l’utilisateur verrait apparaître toutes les recommandations recueillies sur BlaBlaCar, suscitant d’emblée la sympathie d’un plus grand nombre d’internautes, potentiels locataires de sa voiture. Le « passeport collaboratif » favoriserait alors l’échange d’informations entre plateformes soucieuses de développer leur base d’utilisateurs. « C’est une bonne idée», juge Paulin Dementhon, à la tête de Drivy, site de location de voitures entre particuliers qui vient de dépasser le million d’utilisateurs. « Quand ça arrivera, on l’adoptera. »

Mais pour l’instant, le projet reste…un projet. « Des start-up viennent nous voir pour qu’on leur confie les avis de nos utilisateurs, afin de créer une sorte de Trust Connect, à la manière de Facebook Connect aujourd’hui. Mais c’est compliqué pour des petits acteurs de lancer ça. » Ceux qui pourraient finir par le faire ? « Les méga-agrégateurs de l’information, type Google et Facebook », tranche le PDG de Drivy. Éviter de renforcer encore un peu plus le pouvoir déjà tentaculaire des Gafa, c’est justement l’ambition de Juan Cartagena, fondateur de Traity, une start-up basée à Madrid qui œuvre à la mise en place d’un « réseau de confiance » afin de favoriser les échanges entre internautes. Aujourd’hui, les plateformes affichent le nombre d’amis Facebook de leurs utilisateurs. Lui propose d’analyser les liens qui nous rattachent à nos amis. Un utilisateur prétend avoir étudié à Harvard ? Traity va contrôler s’il a bien des contacts passés par la prestigieuse université. Une manière de vérifier les affirmations des internautes, mais aussi leur capacité à développer le « relationnel social » plébiscité par ces sites. Selon Juan Cartagena, le système pourrait même être utilisé comme garantie financière pour les agences immobilières. Les informations collectées sur des sites comme eBay renseigneraient des agences sur la capacité d’un locataire à être un bon payeur, à l’heure où ceux qui maîtrisent Photoshop peuvent être tentés de présenter de faux dossiers.

En France, Famust propose déjà aux utilisateurs de connecter leurs différents comptes numériques (sur BlaBlaCar, Drivy, IDvroom, Locat’me, Mon p’ti voisinage…) pour synthétiser les avis. Le profil Famust est ensuite exportable. Ce badge virtuel, symbole de ce que Bourdieu appelait le « capital social », obtenu grâce à la reconnaissance par les pairs et non par le statut, pourrait être utile pour trouver une colocation, une mission de service, et demain, pourquoi pas, un travail.

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Bon covoitureur, mauvais cat-sitter

Trouver un boulot grâce à une bonne note sur un site de location d’appartements : l’idée n’est pas si folle pour Sarah Roy, directrice de la communication France d’Airbnb. « Nos hôtes (les internautes qui louent leur appartement, ndlr) indiquent parfois sur leur profil LinkedIn leurs évaluations sur Airbnb, car cela démontre leur capacité à gérer un logement, à fixer des prix, rédiger une annonce, faire le marketing, etc. »

Faut-il pour autant instaurer un système « trust connect » entre tous ces sites ? « L’idée d’utiliser la réputation acquise sur une plateforme sur une autre paraît intéressante. » Mais pour Airbnb, davantage obsédé par « l’amélioration de l’expérience utilisateur », c’est encore loin d’être une priorité. D’autant que les grandes plateformes n’ont pas forcément intérêt à transférer les avis de leurs utilisateurs à d’autres sites, souvent concurrents.

« L’idée d’un “passeport de confiance » reste difficile à exécuter », confirme David Manela.

Ce Français, exilé depuis vingt ans aux États-Unis, est le chief revenue officer de Fiverr, une place de marché qui permet aux internautes de vendre leurs services, à l’image de cette rédactrice pakistanaise qui propose d’écrire « la page “À propos” la plus convainante pour 5 dollars ». Le site existe dans 190 pays et cumule un million de transactions par mois. Plus les internautes ont confiance, plus ils achètent des prestations à d’autres utilisateurs, sur lesquelles Fiverr prélève 20 % du montant. Mais d’après David Manela, « l’info collectée sur chaque plateforme est spécifique et doit être utilisée de manière précise sur une autre ». « Vous pouvez être un bon covoitureur mais pas un bon cat-sitter », résume Marie Quincey, cofondatrice de Prête-moi ton chat, un site de garde de félins entre particuliers.

La réputation avant l’identité

Ce passeport collaboratif, exportable entre les sites, pose surtout la question de la protection de ces données : qui aurait la clé du coffre-fort dans lequel elles seraient stockées ? « Certaines compagnies regardent du côté de la technologie blockchain pour avoir un système sûr, sans propriétaire, et transparent », explique Lisa Gansky, auteure de The Mesh : Why the Future of Business Is Sharing (Portfolio, 2010). « Le problème, soupire Christopher Talib, chargé des campagnes à La Quadrature du Net, c’est que les sociétés privées travaillent main dans la main avec les services de renseignements, comme l’a révélé Edward Snowden. Quel est le pouvoir de l’utilisateur sur ces données ? Comment pourra-t-il y accéder ? Les modifier ? On sombrerait dans la surveillance totale… »

Pour l’heure, l’idée d’un passeport en ligne, qui nous obligerait à afficher notre réputation avant notre identité, n’est donc pas à l’ordre du jour. Mais les plateformes de l’économie collaborative – elles sont 276 sur le marché français – s’intéressent à l’export de ce capital confiance entre sites. L’enjeu est de taille puisque, selon le cabinet de conseil PwC, le marché de l’économie collaborative, qui représentait 15 milliards de dollars en 2015, pourrait atteindre 335 milliards de dollars d’ici à 2025. L’instauration d’un tel « passeport de confiance » aurait une autre conséquence : réduire un peu plus l’État à son rôle régalien, émetteur de papiers d’identité circonscrits à une fonction certes nécessaire – le contrôle aux frontières géographiques – mais moins prépondérant. Déconnecté des citoyens, l’État ne serait alors plus dépositaire de ce qui comptera, vraiment, demain, dans une société collaborative : la réputation.

 

 

 

 

 

Le 8 novembre 2016


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