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Crowdfunding : bientôt le Big Bang

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Bulle médiatique, croissance exponentielle, multiplication des plates-formes… Le crowdfunding, en plein boom, suscite beaucoup d’attentes. Mais comment ce nouveau modèle de financement survivra-t-il à son rapprochement avec ses « frères ennemis » du secteur bancaire ?

 

Depuis six ans, Vincent Ricordeau se démène sans compter. En 2009, cet ancien spécialiste du marketing sportif a cofondé KissKissBankBank, un site de financement participatif en dons. Quatre ans plus tard, il a créé hellomerci, une plate-forme de prêts entre particuliers, avant de lancer l’année suivante Lendopolis, dédié à l’investissement dans les PME. Un activisme payant puisqu’en France, le crowdfunding explose. « Les États ont rendu possible le développement de sites de financement participatif. Le marché est en train de naître. Là, c’est le big bang, la ruée vers l’or », lance l’entrepreneur, enthousiaste. En 2014, 152 millions d’euros ont été collectés en France par les plates-formes de crowdfunding. Deux fois plus qu’en 2013. « La croissance est très forte, mais on ne fait qu’effleurer le champ des possibles », se réjouit Mathieu Maire du Poset, directeur général adjoint d’Ulule, l’autre grande plate-forme française de crowdfunding.

Avec un taux de croissance annuel de plus de 63 %, le crowdfunding s’impose comme le secteur de l’économie collaborative qui devrait connaître la plus forte progression annuelle d’ici à 2025, selon le cabinet PwC. Le nombre de plates-formes est exponentiel : en France, il en existe déjà plus d’une soixantaine, généralistes ou très spécialisées, qui proposent par exemple de financer la recherche (DaVinciCrowd), les projets bretons (Gwenneg) ou même chrétiens (ChristFunding). La loi d’octobre 2014, votée pour favoriser le financement participatif dans le domaine de l’investissement et du prêt, a accéléré le phénomène. « Tout le monde a encore l’impression de pouvoir jouer sa carte aujourd’hui », constate Vincent Ricordeau.

Word Cloud "Crowd Funding"

Bulle médiatique

Cette effervescence n’est pas sans rappeler celle qui a agité les entreprises web au début des années 2000. Les conditions d’une nouvelle bulle spéculative sont-elles réunies ? Les acteurs du crowdfunding doivent-ils à leur tour s’attendre à des lendemains de fête difficiles ? Pas certain, si l’on en croit François Desroziers : « Si bulle il y a, elle est surtout médiatique », estime le cofondateur de Spear, une plate-forme d’épargne solidaire. Le champ des possibles ouvert par le crowdfunding fascine encore des médias prompts à présenter comme révolutionnaires des modèles qui n’ont pas démontré leur efficacité à long terme.

Pourtant, malgré ce miroir médiatique déformant, il est indéniable que tout le monde ne sortira pas gagnant de cette phase euphorique. « Ça va bouger, certains acteurs vont disparaître, d’autres se créer », analyse Mathieu Maire du Poset. « L’année 2016 sera celle de la concentration des acteurs, 2017, celle des partenariats », prédit quant à lui Vincent Ricordeau. Et à la fin, il n’en restera qu’un ou deux, pas plus. « Les autres s’en sortiront en vendant leur fichier client aux grosses plates-formes. Quelques sites spécialisés survivront, certains vendront du conseil et feront de leur activité de crowdfunding un produit d’appel », anticipe François Desroziers. Pour beaucoup, une fois la mise de départ récupérée, l’aventure s’achèvera. Game over.

 

Un outil de crash test marketing

Lancer un produit, sauver un journal ou même… « sauver la Grèce » ou « racheter l’Élysée » : les sites de crowdfunding sont autant des plates-formes de fundraising que des outils de communication destinés à monter une communauté qui suivra le projet au-delà de la collecte. « C’est une manière de tester le marché, son produit auprès des consommateurs », juge Anne-Claire Ruel, professeur de communication à l’université de Cergy-Pontoise, qui va jusqu’à parler parle de « crash test marketing » pour décrire le crowdfunding. Les projets pertinents qui ne suscitent pas immédiatement l’engouement des internautes risquent donc d’être tués dans l’œuf. Une logique darwiniste un brin flippante.

 

Intermédiaires indispensables

À quoi ressemblera le crowdfunding une fois le big bang terminé ? Parmi les hypothèses les plus probables, celle d’un secteur dominé par quelques mastodontes internationaux, qui auront survécu après avoir englouti les plus petites plates-formes et, pourquoi pas, grâce à de futurs partenariats stratégiques noués avec les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon). Les sites de financement participatif devraient aussi bâtir de plus en plus d’alliances avec des acteurs publics, aujourd’hui débordés par cette nouvelle économie, mais toujours soucieux de financer des projets locaux.

Toutefois, c’est surtout le rapprochement entre les plates-formes de crowdfunding et les banques qui pourrait faire entrer le financement participatif dans une nouvelle ère. Longtemps dubitatif quant au potentiel du crowdfunding, le secteur bancaire lorgne désormais sur les nouveaux entrants du secteur. « Pour les banques, métamorphosées par la crise financière, le métier historique de transformation des dépôts en prêts évolue vers une part plus forte de simple mise en relation entre les entreprises et les investisseurs, ce qui est justement le métier du crowdfunding », écrit la Revue d’économie financière dans son numéro de juin 2015. À l’instar de Google, devenu indispensable pour construire les nouvelles routes de l’information, les sites de crowdfunding devraient devenir des intermédiaires incontournables pour les banques si celles-ci ne veulent pas se cantonner au rôle d’immenses back-offices déconnectés des citoyens. Goldman Sachs estime que la part des banques sur le marché du crédit pourrait se réduire de 20 % face à la montée en puissance de ces nouveaux acteurs. À terme, des plates-formes comme Prosper ou Lending Club pourraient même s’approprier près d’un tiers de la part des banques sur le marché des prêts, d’après la banque d’investissement américaine. En France, le site de crédit entre particuliers Prêt d’Union vient d’ailleurs de lever 31 millions d’euros pour développer le modèle de Lending Club à travers l’Europe.

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Mariage de raison

Alors qu’ils se félicitaient il y a peu à l’idée de « siphonner les banques », les acteurs du crowdfunding répètent désormais à l’envi que leur activité est plutôt complémentaire de celle des banques. Ulule s’est ainsi allié avec Hello bank ! pour lancer Hello play !, la banque en ligne « nouvelle génération » de BNP Paribas qui offre aux internautes la possibilité de gagner des crédits pour soutenir des projets lorsqu’ils écoutent de la musique.

Pour les sites de financement participatif, de tels partenariats permettent de s’appuyer sur la puissance des géants de l’économie traditionnelle afin de financer leur son développement à l’international, mais aussi de démocratiser un secteur encore méconnu du grand public. C’est dans cette optique que l’agence de développement économique Perpignan Méditerranée ID a lancé en juillet 2015 Pyrénées Méditerranée Crowdfunding, un cercle de financement participatif à destination des entrepreneurs, en partenariat avec la plate-forme WiSEED. Chambres de commerce et d’industrie, régions, départements… Aujourd’hui, chacun veut sa plate-forme de financement participatif, quitte à faire « gonfler » le secteur de façon artificielle. Pourtant, le succès n’est pas toujours au rendez-vous. En témoigne l’échec de FriendsClear, un site de prêts aux entreprises lancé en 2010 en partenariat avec le Crédit Agricole Pyrénées Gascogne, qui s’est éteint en 2013, faute d’activité suffisante.

 

L’heure des mini business angels ?

Demain, de plus en plus de plates-formes proposeront d’investir dans des entreprises via le crowdfunding. Mais pour l’instant, les Français sont plutôt réticents. « Ils ne sont pas habitués, ils ont parfois l’impression qu’on leur parle du CAC 40 alors qu’on peut prendre des parts dans de petites entreprises », estime Eva Sadoun, directrice générale DG de 1001Pact. Par ailleurs, en 2014, 35 % des Français déclaraient ne pas avoir d’épargne disponible, selon l’Autorité des marchés financiers (AMF). « Leur première préoccupation est d’avoir une épargne sécurisée et disponible. Ce qui n’est pas le cas si vous investissez dans une entreprise », décrypte Natalie Lemaire, directrice des relations avec les épargnants au sein de l’Autorité des Marchés Financiers. Rentrer dans le capital d’une entreprise reste technique, et le risque de perdre sa mise de départ, voire davantage, existe toujours. Pas sûr, dans ce contexte, donc, que les Français se laissent séduire par le business angélisme en ligne.

 

Appât du gain

À l’avenir, tisser des partenariats permettra aussi aux acteurs du crowdfunding de diversifier leurs sources de revenus. Les fondateurs de Spear, « société pour une épargne activement responsable », ont par exemple fait le choix de créer CapSens, une « agence web en crowdfunding » qui accompagne les organisations dans leur démarche de financement participatif. Après tout, l’adage dit que pendant la ruée vers l’or, ce sont les vendeurs de pioches qui se sont le plus enrichis…

La diversification des formes et des buts du crowdfunding marquera en tout cas une rupture avec le balbutiement créatif des premières années d’existence du financement participatif. Une aubaine pour les opportunistes. « On peut craindre des arnaques, l’arrivée d’escrocs attirés par l’appât du gain qui filent avec les pépettes. On n’est pas à l’abri de trucs moches », lâche un acteur du secteur. Si jamais les plates-formes historiques finissent par se transformer en outils déguisés de finance traditionnelle, comment réagiront les crowdfunders ? En 2014, déjà, beaucoup s’étaient agacés du rachat par Facebook de la start-up Oculus Rift, financée par des internautes, pour un montant de 2 milliards de dollars… Le crowdfunding risque-t-il de « perdre son âme », si tant est qu’il en ait jamais eu une ? En tout cas, certains acteurs choisiront sûrement de se concentrer sur des valeurs plus « sociales ». C’est ce que tentent déjà de faire des sites comme 1001Pact ou le site Prêt de chez moi, une initiative portée par la Nef, la coopérative de finances solidaires, qui soutient des projets locaux. Une manière d’entretenir tant bien que mal la créativité et la dynamique solidaire des débuts.

 

INTERVIEW : « Le crowdfunding est l’avenir du fundraising pour les associations »

Ismaël Le Mouël est le cofondateur de HelloAsso, une plate-forme à travers laquelle les associations peuvent gérer leurs dons, leurs adhésions et faire de la billetterie en ligne.

HelloAsso-Equipe-Ismael-Le-Mouel

Le crowdfunding va-t-il sauver les associations ? 

Sauver, pas forcément, mais il constitue un levier de croissance très intéressant, dans la mesure où il permet à une nouvelle génération de donateurs de contribuer aux actions associatives, sans pour autant se substituer à la puissance publique. Après tout, le crowdfunding est une nouvelle version du fundraising que pratiquent les associations depuis des années. Avec HelloAsso, nous les accompagnons dans leur démarche de crowdfunding car elles sont encore souvent éloignées du digital.

Combien d’associations sont financées grâce à HelloAsso ?

Depuis notre création en 2010, nous avons collecté 12 millions d’euros pour 6 000 associations. Nous connaissons une croissance exponentielle : nous avons réuni plus dans les six derniers mois que dans les trois dernières années ! On pense collecter 10 millions d’euros en 2015. Les potentialités sont énormes puisque 35 milliards d’euros sont levés tous les ans en France par les associations.

À l’inverse de la plupart des plates-formes de crowdfunding, vous ne prélevez pas de commission mais proposez au donateur de verser un pourboire. Est-ce rentable ? 

Tout à fait. Les internautes nous donnent généralement 4 % de la somme versée à l’association (la plupart des plates-formes demandent une commission de 8 % environ, ndlr). La commission exigée peut parfois être un frein au don. Nous avons cherché à ce que notre propre fonctionnement soit participatif dans son business model. Nous voulions bâtir un outil accessible, respectueux des valeurs associatives.

 

Article initialement publié sur Usbek & Rica, en partenariat avec MAIF, pour une société collaborative. #idéecollaborative

Le 19 octobre 2015


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