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Coeur Paysan : le collectif qui a racheté un supermarché pour vendre directement ses produits

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Pourquoi les circuits courts n’auraient-ils pas eux aussi droit à leurs grandes surfaces ? En Alsace, plusieurs agriculteurs ont racheté les 400 m2 d’un hard-discounter pour lancer Coeur Paysan, leur propre supermarché en vente directe. Dans les rayons : charcuterie, huîtres, terrines, pain, fromage ou confiture.

Quand on demande à Denis Digel, pourquoi il a créé le supermarché collectif Cœur Paysan, il répond simplement que ça fait des années qu’il fait de la vente directe et qu’il a senti le besoin grandir ; aussi bien du côté des consommateurs que des producteurs. « Alors, pourquoi ne pas se regrouper entre agriculteurs et avoir notre propre lieu pour distribuer directement nos produits ? »  Et quand on lui demande comment il a réussi ce tour de force, il rigole et confie avoir « pris son courage à deux mains ».

Maraîcher à Sélestat (dans le Bas-Rhin) depuis 27 ans, élu à la chambre d’agriculture d’Alsace, Denis est un paysan connu dans le coin. Son projet d’espace de vente directe arrive jusqu’aux oreilles d’un promoteur immobilier qui lui propose d’acquérir un magasin Lidl de 400 m2 à Colmar. Nous sommes en mai 2016. Le symbole est fort : des agriculteurs viennent de racheter un hardiscounter.

Denis nuance cependant : « j’aurai préféré que ce symbole soit porté vers une autre enseigne, car eux au moins — LIDL ndlr — achètent à un volume et à un prix normal ». Pour finaliser l’achat, le producteur fédère cinq puis rapidement trente-cinq paysans, qui deviennent actionnaires. Ensemble, ils créent une SCI : « on a réuni 100 000 euros de capital, ce qui m’a permis d’être un peu grande gueule devant les banquiers pour négocier nos prêts ».

Cœur paysan

« Cœur Paysan, c’est une affirmation de notre métier-passion dans la société actuelle, pas toujours tendre avec ses agriculteurs » déroule Denis. Ouvert du mardi au vendredi, c’est « un lieu de vente classique dans le fonctionnement, mais un peu spécial dans l’achalandage : cagettes superposées et nappes à carreaux ». Ouvert depuis le 6 décembre 2016, huit salariés y sont employés à temps plein, et les producteur-actionnaire doit être présent dans le magasin deux journées par mois « pour rencontrer les clients et avoir des retours sur ses produits ». Une permanence supplémentaire est calculée au prorata du chiffre d’affaires de chacun. Effet papillon : certains agriculteurs ont pu embaucher du personnel supplémentaire dans leurs exploitations.

Coeur Paysan©
Coeur Paysan©

« Je faisais pousser pas mal de fleurs. J’ai arrêté le géranium pour faire plus de légumes, diversifier ma production. J’ai cultivé des tomates en pleine terre en mai ! J’ai aussi acheté une récolteuse à haricots. Tout le monde s’est adapté, l’éleveur de poules s’est équipé de petits bâtiments déplaçables… » Ces investissements ont rapidement payé : le chiffre d’affaires de la première année va avoisiner les 2,5 millions d’euros. Pourquoi cet engouement ? La vente directe n’étant pas nouvelle, c’est grâce à un business plan carré et son système qui repose sur le collectif que Denis justifie son succès « le vrai moteur de Cœur Paysan, c’est de mettre fin à l’anonymat alimentaire ».

Besoin de contact et slow food

« Dans les années 90, les Français ne prêtaient pas attention à ce qu’ils mangeaient » analyse le producteur qui enchaîne « quelques crises alimentaires plus tard, la prise de conscience a induit un nouveau besoin auprès des consommateurs : savoir ce qu’ils avalent, qui le fait et comment. » Pour autant, les produits vendus par Cœur Paysans, ne sont pas forcément locaux ou bio. « On a construit le projet sur les Hommes, plutôt que sur le sectarisme. On mise sur nos récoltes qui mettent en avant qualité et savoir-faire. »  

Ainsi, se côtoient suivant les liens créés avec d’autres agriculteurs français : pêches du Lot-et-Garonne, abricots cultivés sur des coteaux au pied du mont Ventoux ou encore des huîtres de Cancale. Au total, ce sont 2000 produits (selon les saisons) qui sont vendus : fromages, yaourts, beurre, viandes (sans hormones), fruits et légumes, vins, farine, mais aussi des aliments transformés : confiture, pain, terrines… On y trouve même un paludier et un herboriste qui propose 200 références en aromates et en liqueurs qui font le bonheur de près de 2000 clients par semaine.

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Coeur Paysan©

Militantisme agricole

« On a des choses à dire, et à faire, nous paysans » continu Denis. Il évoque Amazon, qui « drague Leclerc » pour faire de la livraison de produits frais et enchaîne : « si nous nous regroupons tous, on aura un boulevard devant nous. C’est nous qui possédons les plateaux et le savoir-faire agricole. Si on s’organise un peu, on a les moyens de les promouvoir et de faire changer les choses. »

Modeste, il ne sait pas s’il a amorcé un mouvement, mais reconnaît avoir un succès fou : « on est contacté par des producteurs de Martinique ou du Pays Basque, qui ont envie de faire la même chose et nous demandent conseil. »

Denis conclut que cette année a été atypique et intense. Cerise sur le gâteau, il concourt le mois prochain pour remporter le prix européen de l’innovation politique, décerné par Europa Nova. « On m’y a inscrit ! Sur 600 candidatures, 80 ont été retenues et je suis en finale ! » Ce qui l’étonne aussi, c’est le buzz médiatique que suscite Cœur Paysan « je me retrouve dans des médias avec lesquels je n’ai jamais échangé ! » raille Denis.

 

Le 10 novembre 2017


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