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Ces freelances qui se mettent au vert et réinventent la ruralité

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Depuis quelques années, les freelances et leurs nouveaux savoir-faire numériques débarquent dans les campagnes. Ils démarrent généralement à la maison, sur un coin de bureau, puis se développent, créant des réseaux et des lieux d’échanges. Sont-ils en train de réinventer la ruralité ? Texte et photos : Aurore Staiger.

Un article issu du hors-série Freelance, conçu par Socialter, Amédée et MAIF, à retrouver en kiosques !

Pierre Jeannot et Nicolas Bodeau sont micro-entrepreneurs en design et en infographie depuis dix ans. Amis de lycée, ils se sont retrouvés en Creuse après avoir vécu dans différentes villes. Ils partagent actuellement leur grand bureau avec Josselin, également freelance, qui a grandi à la campagne, puis a exercé son métier entre Londres et New York. Pierre et Nicolas ont rapidement éprouvé le besoin de sortir de chez eux, et de séparer leur travail de leur vie de famille. « Depuis deux ans et demi, au lieu d’être chez l’un ou chez l’autre, ou encore chez le voisin, on a commencé à aller travailler dans un tiers-lieu, explique Pierre Jeannot. L’avantage c’est qu’on peut tous se retrouver, collaborer et voir plus loin. »

Ce tiers-lieu, c’est les Ateliers de la Mine : un ensemble de bâtiments ouvriers classés datant du XIXe siècle et situé à Lavaveix-les-Mines, une commune d’à peine 700 âmes. Deux ailes ont été éco-rénovées par la commune, mais n’ont pas tout de suite été occupées. Pierre et Nicolas, très investis dans le tissu associatif local, ont rapidement perçu le potentiel du bâtiment. lls ont souhaité, avec d’autres acteurs présents sur le territoire, en faire un lieu participatif « pour accueillir les nouvelles manières d’entreprendre, potentiellement des métiers autour du design et du service, même si nous restions ouverts sur ce point », précise Pierre. Nicolas Taillandier, ingénieur territorial, a également travaillé sur le projet avec eux. Aujourd’hui, il exerce son métier d’ingénieur territorial en tant que freelance. Il occupe un bureau aux Ateliers de la Mine avec deux autres travailleurs indépendants. Sa fenêtre donne sur les champs, sans aucun vis-à-vis, et dans l’aile en face, une sophrologue a installé son cabinet.

Quand les urbains se mettent au vert

Aujourd’hui, les freelances rejoignent les rangs des « néoruraux » – ces citadins venant s’installer en zone rurale – même s’ils sont nombreux à ne pas apprécier le terme, souvent perçu comme trop flou ou trop réducteur. Quelles sont les principales raisons qui poussent les citadins à venir s’installer dans les territoires ruraux ? Selon une enquête IPSOS menée pour Groupama en 2017, il s’agit notamment de mener une vie plus confortable, au calme et proche de la nature, et dans un logement plus grand. Des conditions de vie plus agréables, qui satisfont 96 % des « néoruraux » interrogés.

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Les freelances partagent leurs bureaux aux Ateliers de la Myne ©Aurore Staiger

« La multiplication des freelances en milieu rural est également portée par l’amélioration de la couverture numérique des territoires, la diffusion du télétravail et le phénomène du covoiturage, explique Vincent le Brech, responsable des partenariats régionaux et de l’action territoriale de l’Agence France Entrepreneur (AFE). De plus, depuis 2009, la création d’entreprise a été facilitée puis a véritablement explosé avec l’apparition du statut d’auto-entrepreneur, devenu micro-entrepreneur. » Si les données concernant le nombre et le profil des freelances présents en zones rurales sont pour l’instant peu nombreuses, Vincent le Brech constate tout de même que, le plus souvent, il s’agit de personnes vivant avec un conjoint bénéficiant d’une activité salariée. Une manière de lancer son activité tout en limitant les risques. Par ailleurs, les freelances ne peuvent pas encore s’installer partout. « Il y a des territoires inéligibles pour les freelances, où l’on ne peut pas téléphoner correctement par exemple », concède Cédric Szabo, directeur de l’Association des Maires Ruraux de France. 

Tiers-lieux et tremplins

En Haute-Loire, la petite ville de Brioude est fibrée depuis longtemps. Pierre-Olivier Bonnet y a fondé deux sociétés : l’une dans l’installation d’équipement numérique, l’autre dans le déploiement de réseau sans fil. Dans ses locaux inaugurés en 2017, un vaste espace est dédié au coworking et aux indépendants, avec haut débit et matériel adéquat. Six ou sept entrepreneurs y viennent, chacun à sa fréquence. Pourquoi ce lieu de partage ? « Il n’y avait pas de lieu comme ça ici, sauf une pépinière. Il manquait le café-travail pour se rencontrer, échanger avec les autres, recevoir un client ou faire une visio-conférence », explique-t-il. Si le projet est encore jeune, Pierre-Olivier Bonnet souhaite le développer et forger un réseau entre cet espace situé en milieu rural et des espaces de coworking urbains. Un principe d’entraide qu’on retrouve chez beaucoup d’indépendants vivant en milieu rural. « Ceux-ci essayent de s’adosser à un tiers-lieu afin de faciliter les contacts, l’installation et le réseau, note Vincent le Brech de l’AFE. Nous voyons par exemple la mise en place de clubs d’entrepreneurs. Car même si on est freelance, on peut entreprendre à plusieurs, pour s’entraider ou répondre à des projets plus importants. »

D’un territoire à l’autre, les expériences se multiplient. L’une des missions de l’Agence France Entrepreneur est de centraliser les dispositifs d’accompagnement destinés aux porteurs de projets, afin de les aider à y voir plus clair. Pour cela, l’AFE a notamment publié le guide « Entreprendre en milieu rural ». Parmi les dispositifs les plus inspirants listés par l’AFE, Vincent Le Brech cite sans détour « Entrepreneurs, mettez-vous au vert » : lancé en 2015, ce dispositif a été mis en place par dix territoires ruraux autour de Lyon pour soutenir les travailleurs indépendants dans leur installation. Il s’agit d’un réseau de tiers-lieux, d’un ensemble d’aides à l’établissement d’activité, et de campagnes de communication.

Pierre Jeannot et Nicolas Bodeau, aux Ateliers de la Myne ©Aurore Staiger

Autre dispositif destiné à créer du lien entre freelances ruraux : le Réseau Relais d’Entreprises. Celui-ci est né alors que son fondateur, Dominique Valentin, était coincé dans les embouteillages sur la rocade toulousaine. « C’était stupide car je pouvais travailler depuis un autre lieu ; un métier sur deux peut s’effectuer à distance. » À la suite à cette prise de conscience, il décide d’ouvrir en 2012 son premier « relais » dans un quartier pavillonnaire, avec quelques bureaux individuels meublés et équipés. Depuis, il répond aux collectivités souhaitant ouvrir des lieux similaires. Si une trentaine de relais sont aujourd’hui opérationnels en milieux ruraux et périurbains, Dominique Valentin n’est propriétaire que de la première antenne. « Ce ne sont ni des incubateurs, ni des pépinières, ni des espaces de coworking, précise-t-il. Il s’agit plutôt d’espaces de travail propices au lien social. » Réseau Relais d’Entreprises propose en outre des services utiles pour les indépendants : lien avec des réseaux d’entrepreneurs, de crèches, etc. Les indépendants représentent d’ailleurs plus de 90 % de sa clientèle. Parmi eux, « il y a beaucoup de trentenaires, d’anciens salariés d’entreprises qui refusent de subir les déplacements pendulaires et qui ont décidé de lancer leur activité », remarque Dominique Valentin. Et la plupart du temps, ces initiatives mènent à des installations durables. « Nous avons de nombreux exemples d’entreprises locataires dans nos relais qui ont ensuite investi dans des friches de centre bourg ou des maisons de village pour les transformer en bureaux. Certains ont embauché depuis. » 

Dynamiser les territoires

Retour à Lavaveix-les-Mines, où les Ateliers de la Mine ont vocation à être un lieu hybride : dans la grande salle qui côtoie les bureaux, on organise des expositions, des concerts ou encore des fêtes. L’aile qui relie les deux bâtiments n’a pas encore été rénovée et l’équipe imagine y installer un café associatif, peut-être aussi un petit musée sur le passé minier du lieu. La grande cour, elle, peut accueillir toutes sortes de manifestations, et deux hectares de terrain sont encore disponibles. Chaque semaine, les membres de l’association se retrouvent pour faire avancer le projet. « Nous co-construisons le lieu avec les pouvoirs publics, nous qui sommes freelances et membre de la société civile », s’enthousiasme Pierre Jeannot. « En générant de l’activité économique, sociale ou culturelle, les idées remontent et on garde les meilleures », renchérit Nicolas Bodeau. Reste encore à trouver celui ou celle qui animera les Ateliers. Pascal Desfarges dirige l’agence Retiss, destinée à valoriser les territoires, et a participé à la conception des Ateliers de la Mine. Pour lui, ce type d’initiative est révélateur d’un changement de mentalités, comme d’une prise de conscience des pouvoirs publics : « Aujourd’hui le citoyen prend de plus en plus de pouvoir, on entre dans une économie et une société collaboratives qui favorisent le tissu local, le lien social. La notion de bien commun est fondamentale », affirme-t-il. Réunis aux Ateliers de la Mine, les indépendants communiquent avec d’autres tiers-lieux en France. Ils échangent leurs bonnes pratiques, mutualisent les idées, et tissent un réseau de compétences. « Ici, on est tous libres et autonomes, ce qui nous permet de nous faire ou de nous défaire en fonction des commandes, des marchés, indique Nicolas Taillandier. Ça nous donne la capacité de répondre très vite, de manière agile, également en dehors de la Creuse ». D’une initiative personnelle, celle de freelances qui se mettent au vert, émerge donc une dynamique collective qui contribue à faire vivre les territoires ruraux.

 

Un article issu du Guide des indépendants 2018, conçu par Socialter, Amédée et MAIF, à retrouver en kiosques ! 

Le 23 mars 2018


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