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Ces citoyens qui prennent le contrôle de la transition énergétique

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Et si la transition énergétique était financée par l'argent des citoyens ? C'est le pari de Lumo et Énergie Partagée, deux plateformes qui permettent d'investir dans des projets d'énergie verte sur son territoire. Un placement financier et un acte engagé à la fois.

Sur les murs de la Galerie des solutions du Grand Palais, à l’occasion de la Cop21, la transition énergétique se raconte comme un long fleuve tranquille. De grands groupes présentent un futur verdoyant peuplé de panneaux solaires et d’éoliennes. Chez Engie, on peut même enfiler des casques de réalité virtuelle pour une immersion à 360 degrés au sein d’une centrale photovoltaïque géante. S’il y avait une bande son, elle murmurerait « ne vous inquiétez pas, on s’occupe de tout ».

Des raisons de s’inquiéter, on sait qu’on en a pourtant. Et des raisons de s’en occuper, beaucoup en ont aussi trouvé. Je parle de ces citoyens qui, partout à travers la France, choisissent de mettre leur temps, leur argent ou leur énergie au profit de la transition énergétique sans attendre qu’EDF ne la leur serve sur un plateau. Des citoyens qui défendent une autre vision de la transition, plus locale et plus distribuée. Et qui n’étaient pas invités à s’exprimer au Grand Palais.

Investissement citoyen

« En France le citoyen a trop longtemps été déresponsabilisé par l’État et les grands opérateurs, qui ont confisqué la thématique énergétique », regrette Marc Mossalgue, coordinateur d’Énergie Partagée. Le constat porté par son association est simple : pour réussir la transition énergétique, on ne peut pas compter uniquement sur EDF, ni sur les banques, qui préfèrent encore trop souvent investir dans des centrales à charbon que dans les énergies vertes. « Il manquait donc une structure capable de proposer à la société civile de les financer directement. » D’où l’idée de lancer un fonds d’investissement dont le rôle est de collecter l’épargne des français pour soutenir tous ceux qui veulent se lancer dans le renouvelable.


Marc Mossalgue présente Énergie Partagée, lauréat du programme efficacité énergétique de Ashoka

Née en 2010, Énergie Partagée a permis de réunir trois types d’acteurs : les associations militantes de la transition énergétique, les experts de la finance solidaire que sont La Nef et le Crédit Coopératif, et les premiers projets d’énergie renouvelable détenus par des citoyens français. 6,5 millions d’euros ont été ainsi récoltés par l’association et investis, sous forme de prise de participation, dans 20 projets d’énergie photovoltaïque, éolienne, hydrolienne ou de biomasse. En 2015, ils devraient produire quelques 121 GWh, l’équivalent de la consommation de 38 000 foyers. À l’occasion de la Cop21, Énergie partagée à lancé « Épargnons le climat », une campagne visant à atteindre les 10 millions d’euros rapidement.

« Trop souvent, l’argent des français dort sur des comptes en banque ou il sert à financer l’exploitation pétrolière », explique Marie-Véronique Gauduchon, directrice générale de Lumo. Lancée en 2012, cette plateforme de financement participatif propose aux internautes d’investir dans des programmes d’énergie renouvelable à la place. Elle est certifiée entreprise sociale B-Corporation. À la Rochelle, 960 panneaux solaires seront ainsi bientôt installés sur le toit d’un hangar maritime grâce à Lumo. D’ici le printemps 2016, 500 000 euros devraient être récoltées pour financer l’installation de 5 éoliennes dans la Vienne.

Ancrage local

Les sommes collectées par Lumo viennent le plus souvent compléter des prêts bancaires insuffisants décrochés par les porteurs de projet. Mais ce n’est pas seulement à un manque d’argent que ces plateformes citoyennes entendent remédier, comme l’explique Marie-Véronique Gauduchon. « Pour produire l’équivalent d’une centrale nucléaire, il faut 2 000 éoliennes. Les énergies renouvelables prennent de place. » De nombreux comités d’habitants se forment ainsi pour s’opposer aux projets éoliens des grands opérateurs, au motif qu’elles défigurent le paysage ou sont trop bruyantes.

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Des panneaux solaires montés sur un projet Lumo © ThierryRochereau

L’objectif de Lumo est d’engager les populations locales en les impliquant au niveau financier et décisionnel dans les projets d’énergies renouvelables, plutôt que de les imposer de l’extérieur. Les citoyens qui participent sont ainsi pour une bonne moitié de la région des projets financés. En leur proposant d’épargner, d’avoir accès à toutes les informations techniques et financières, il s’agit donc de les associer aux projets. « On ne réussira la transition énergétique que le si les populations la souhaitent et l’acceptent, juge Marie-Véronique Gauduchon. De plus, cela permet d’éviter que des investisseurs étrangers ou de grands groupes récoltent tous les bénéfices, ce qui est un argument fréquent des opposants aux projets. »

Chez Énergie partagée, on joue aussi la carte de l’investissement local. « On incite les utilisateurs à prendre des parts dans des projets proches de chez eux », explique Marc Mossalgue. Des réunions d’information sont également organisées pour fédérer les populations et convaincre les maires de l’intérêt des projets. « De plus en plus de collectivités réalisent qu’il y a dans le renouvelable un vivier d’emploi, de dynamisme citoyen et de revenus fiscaux. » Un intérêt qui devrait aller croissant avec la décentralisation du marché de l’énergie et la multiplication des régies locales, indépendantes du distributeur national qu’est ERDF.

Rentable à long terme

Si les énergies renouvelables sont aujourd’hui rentables, reste qu’il faut être patient avant de d’obtenir un retour sur son investissement. « On informe nos souscripteurs qu’il toucheront 4 % de rémunération mais seulement à partir de la dixième année », reconnaît Marc Mossalgue. Idem chez Lumo : les projets n’étant amortis qu’au bout d’une vingtaine d’années, il faut attendre huit ans avant de toucher une rémunération (entre 3 et 5 %).

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Un projet développé par Énergie Partagée © Énergie Partagée

 

Pour autant ce placement attire un nombre croissant de français car il est fiable, mais aussi bien sûr pour sa dimension écologique. « Au départ, on travaillait surtout avec des militants de la première heure, raconte Marc Mossalgue. Mais aujourd’hui de plus en plus d’épargnants sont séduits par ce modèle économique solide, au service de la transition énergétique »

« Il y a cinq ans, pas grand monde ne croyait la transition énergétique possible en France mais aujourd’hui les choses bougent, conclut Marie-Véronique Gauduchon, s’appuyant sur un rapport de l’ADEME pour une France 100 % renouvelable. De plus en plus de citoyens réalisent que l’écologie ne consiste pas seulement à faire attention à ce qu’on mange ou à éteindre les lumières mais d’abord à savoir où va son argent. »

Au delà d’Énergie Partagée et de Lumo, certains français choisissent de se réunir en coopératives pour développer les énergies renouvelables sur leur territoire en associant collectivités et entreprises locales. D’autres se tournent vers des fournisseurs d’électricité verte, comme Enercoop. Sans plus attendre que le changement vienne « d’en haut »… Ou même du Grand Palais.

Le 10 décembre 2015


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