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Artbnb : prêter son logement contre de l’art (plutôt que de l’argent)

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Trop souvent, le monde de l’art et des galeries est perçu comme élitiste. Pour rapprocher les artistes et le grand public, Dos Mares ou encore Host an Artist, se sont inspirés d’Airbnb et proposent à tout un chacun d’héberger un créateur... contre une oeuvre d’art !

Marseille, 37 degrés. Autour du cours Julien, au nord de la ville, les ruelles du quartier arty offrent un peu de répit à l’abri du soleil. Les murs de la rue Vian, joliment colorés par les graffitis, sont un régal pour les yeux. Pourtant, la vitrine du numéro cinq affiche pâle mine : une pièce blanche avec deux bureaux, où sont installés Nestor Siré et Nica Junker, chacun concentrés sur l’écran de son ordinateur. Les deux artistes, l’un cubain et l’autre allemande, travaillent sur leurs projets de recherche respectifs. Ils ont posé leurs valises dans la cité phocéenne, proclamée capitale de la culture en 2013, il y a seulement quelques jours grâce à Dos Mares, une association qui met à disposition des résidences pour les artistes. “On propose des résidences de recherche, c’est-à- dire que les artistes ne sont pas encore entrés en phase de création, explique Laurent Le Bourhis, co-fondateur de l’association. Dos Mares est en partenariat avec l’Institut Français, qui attribue des bourses aux artistes étrangers. Bouger le sol de l’artiste pousse la créativité. Nous, on les accueille et on les accompagne dans leur travail de réflexion. On offre plus nos cerveaux que de simples locaux.”

Plus qu’un moyen de stimuler le processus créatif, le programme favorise également les rencontres, les échanges avec le public et, donc, les opportunités professionnelles. Nestor, fraîchement débarqué de La Havane, ne parle pas un mot de français. Il espère tout de même mettre à profit ses trois mois de résidence pour se faire un petit nom dans le milieu et prolonger son séjour. “A Cuba, c’est très facile d’exposer. Il existe beaucoup d’espaces alternatifs, hors des institutions. En revanche, on ne reçoit aucune aide de la part du gouvernement”, explique-t- il. Le jeune homme de 28 ans a donc commencé à chercher du soutien ailleurs. En Norvège, par exemple, où l’ambassade a pu lui offrir une aide à hauteur de 5 000 euros. “La politique a une grosse influence sur le marché de l’art”, ajoute-t- il. Quid de l’aide aux artistes en France ? “C’est un parcours du combattant”, résume David Guez, co-fondateur de la plateforme Host an artist.

“Internet est le futur musée de l’art »

L’homme de 49 ans, artiste également, a lancé ce site internet en août 2014, avec l’aide du Ministère de la Culture et grâce à l’expérience et aux contacts d’Anne Roquigny, curatrice de la Gaîté Lyrique depuis quinze ans. Le principe de leur projet est simple : des particuliers ou des entreprises proposent des locaux aux artistes –des maisons de vacances, pour la plupart – gratuitement. Ou presque. En échange, les artistes s’engagent à fournir un gage de leur travail : une peinture, une représentation scénique, une photo, une chanson. Le système permet à chacun de s’accorder grâce à de simples échanges de mails, sans s’embourber dans les méandres de l’administration. “La vie d’un artiste, c’est aussi faire beaucoup de dossiers”, souffle Laurent Le Bourhis. Host an artist propose actuellement 300 résidences, dont deux proposées par Dos Mares, pour environ 600 inscrits. En s’appuyant sur une structure associative, la plateforme se base sur le même modèle que des sites comme Airbnb. “On reprend le modèle de l’économie collaborative, mais pas au sens d’Uber. Notre but est aussi et surtout de faciliter les échanges entre les artistes et le grand public. Et ainsi, de faire circuler le travail artistique. Les gens ont une vision de l’art très élitiste. Quand on pense à l’art, on pense à l’ambiance vernissage, aux galeries dans lesquelles on n’ose pas rentrer parce que les prix sont exorbitants. Il faut casser ce paradigme de consommation.”

Cette relation façon “je t’aime, moi non plus” entre les artistes et les galeries ont poussé des entrepreneurs à court-circuiter les canaux traditionnels du marché de l’art. Sur internet, on trouve désormais des galeries en ligne, comme l’espace Mostra, où les artistes peuvent vendre directement leurs œuvres et lancer des expos virtuelles. Pour de jeunes artistes comme Nestor, l’avenir du métier passe justement par le web: “Internet est le futur musée de l’art, promet-il, mais il faudra penser à d’autres problèmes, comme ceux concernant les droits d’auteur.” David Guez a, lui, développé un projet intitulé “Chronos”, une monnaie temporelle dont la valeur unitaire équivaut à une heure de temps. “Une sorte de manifeste”, d’après lui. “Notre économie crée tout un système négatif. L’idée de ce projet, c’est de se demander comment on pourrait aller plus loin. C’est important que les artistes prennent ce genre de questions en main. Pas seulement les politiques et les économistes.” Laurent Le Bourhis acquiesce. Il pense déjà à une plateforme où les artistes pourraient s’entraider en partageant leurs bons plans. Pour trouver du matériel pas cher, des opportunités pour exposer, des propositions de collaborations. “Il faut rentrer dans le système économique. Le tout, c’est de partager. On n’est plus dans le monde de Van Gogh, de l’artiste bohême qui vit de peinture et d’eau fraîche. Aux artistes de reprendre le contrôle.”

Le 11 octobre 2016


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