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Covoiturage : j’ai voyagé avec un chauffeur routier

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Premier site de « cocamionnage » en France, WeTruck propose de voyager à bord de camions qui effectuent des trajets vers des destinations mal desservies. Une immersion dans le quotidien des chauffeurs autant qu’une solution de transport bon marché.

20h10, zone commerciale du Coudray, au sud de Chartres, un jeudi de juin. Le parking du supermarché Aldi se vide et des familles envahissent le McDo à proximité. Rémy appelle pour prévenir d’un retard. Quinze minutes plus tard, il débarque sur le rond-point. Son camion siglé Normandie Logistique, un transporteur de Rouen, stationne sur le bas-côté. Le temps de nous hisser jusqu’à la cabine, Rémy redémarre. Casquette sur le crâne et rose tatouée sur l’avant-bras, ce camionneur d’une vingtaine d’années emporte 28 tonnes de marchandises à Saran, près d’Orléans. Et, désormais aussi, l’auteure de ces lignes. Ce trajet sera notre première étape pour rejoindre Paris en camion, vers une heure du matin.

Comme 53 transporteurs, le patron de Rémy est inscrit sur WeTruck, plateforme de « cocamionnage » – le covoiturage en poids lourd – créée mi-2015 par Victor Clément, diplômé de NEOMA Business School. Le site fonctionne comme BlaBlaCar ou ses concurrents : les transporteurs publient leurs trajets ; les particuliers réservent et conviennent avec le chauffeur des détails. Le cocamionnage est pour l’heure confidentiel, mais il a du potentiel. Les transporteurs déposent 2 500 offres de trajets par mois, 150 à 300 sont réservées.

WeTruck a vocation à desservir des destinations délaissées : Limoges – Clermont-Ferrand, Caen – Senlis, Colmar – Avignon… Le tout à prix modique. Chartres-Orléans coûte 3 euros, Orléans-Paris 5,30 euros, sur lesquels WeTruck prélève 15 %. On se demande comment les entreprises s’y retrouvent. « Pour rester compétitifs face aux bus, nous suggérons un tarif de 4 centimes par kilomètre que le transporteur est libre d’augmenter, explique Victor Clément. Mais nous sommes encore en train d’ajuster les prix. L’option vélo payante, par exemple, permet d’accroître leurs revenus ».

La cabine de Rémy est spacieuse. Quatre rétroviseurs offrent une vue kaléidoscopique de la route que l’on domine à près de trois mètres de haut. La vitesse du camion – bridé à 85 km/heure – laisse admirer les champs plantés d’éoliennes. Rémy a mis son CD de hard rock en sourdine pour engager la conversation. Il ne s’ennuie jamais dans ce métier pourtant solitaire. Il téléphone à ses collègues et dort sur sa couchette en cas de coup de mou. Au bout d’une heure, Rémy nous dépose à l’entrée du centre routier, vaste plateforme logistique quasi déserte quand la nuit tombe. Les lièvres sur les pelouses et des silhouettes endormies dans les cabines des camions sont les seuls signes de vie. Pour « cocamionner », mieux vaut ne pas être allergique aux espaces hostiles aux piétons. Les centres villes étant interdits aux poids lourds, les points de livraison des chauffeurs se trouvent autour de sites industriels, au mieux de zones commerciales. WeTruck assure que les lieux de rendez-vous sont accessibles via les transports, la voiture ou le vélo. Mais les bus ne circulent pas toujours aux horaires – souvent nocturnes – des cocamionnages.

À l’autre bout du centre routier, une heure plus tard, on retrouve Thierry, tous phares allumés. Ce colosse en débardeur et bermuda doit nous déposer Porte de Clichy, à Paris. Problème : son patron lui a indiqué que nous allions à Orly. Thierry doit confier sa marchandise à un collègue dans l’Essonne et ramener la sienne avant le lever du jour. Impossible de faire le crochet. WeTruck recommande aux transporteurs « de ne faire participer que les conducteurs volontaires», mais ce n’est pas le cas de Thierry. Ce Lillois de 49 ans n’est d’abord pas ravi de notre compagnie. Il « aime [sa] tranquillité » et transporter des voyageurs «[le] stresse» : il craint de ne pas être couvert en cas de problème. WeTruck place pourtant la sécurité en tête de ses arguments. Les coordonnées des responsables figurent sur le site, ce qui rend quasi impossible les faux profils. Les assurances « flotte » des entreprises couvrent les passagers. La glace finit par se briser. « A moitié gitan », Thierry se confie sur sa vie de chauffeur, « un beau métier quand on aime manger du bitume », même s’il reproche à la concurrence étrangère de casser les prix, obligeant les transporteurs à licencier. S’arrêter dans les restos routiers, autrefois lieux de socialisation, est devenu inabordable. Thierry cuisine sur son réchaud et noue de moins en moins d’amitiés sur la route.

Reste à trouver comment rejoindre Paris. C’est finalement son collègue Patrice qui s’en chargera. Vers 1h30, les deux chauffeurs se retrouvent sur une aire déserte pour échanger leur remorque. Patrice assure le « relais » jusqu’à Lille et finit par accepter une escale à Paris. Il a déjà ouvert trois fois sa cabine à des cocamionneurs, dont une mère et son fils en partance pour les chemins de Compostelle. Patrice s’arrête 15 minutes dans une station le temps de sa « coupure », cette pause régulièrement imposée aux routiers, puis repart au rythme de Nostalgie. Il est près de trois heures à l’arrivée à Paris, deux heures après l’horaire prévu… Patrice file vers l’A86, direction Lille. Il lui reste une nuit de travail avant de partir en week-end.

 

 

 

Le 27 septembre 2016


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