« Le Peer-to-Peer, ce sera pour tout le monde. » Kieran Connolly, fondateur et président de Livop.

Voici une nouvelle interview d’un fondateur de l’une des startups de la conso collaborative en vogue, l’une de ces celles dont on parle peut-être un peu moins, qui a pourtant été la première à proposer aux Français de se mettre à l’autopartage entre particuliers. Elle reste la seule à proposer une vraie solution d’autopartage entre particuliers aujourd’hui.

Précision d’importance tout d’abord : il existe souvent une confusion autour de ces nouvelles formes de mobilité que sont l’autopartage et le covoiturage. Si le covoiturage consiste à partager un trajet, l’autopartage est un système qui permet d’utiliser une voiture parmi une flotte d’automobiles disponibles seulement quand on en a besoin, moyennant un abonnement et une tarification à l’heure généralement.  Il suffit de réserver une voiture au préalable sur Internet pour pouvoir l’utiliser au moment où l’on en a besoin. Les voitures sont accessibles via une carte à  puce qui permet de débloquer la voiture réservée à la date choisie. En milieu urbain et périurbain, l’autopartage permet de faire des économies précieuses, d’oublier les tracas liés à sa voiture, de conduire moins et d’avoir un impact sur l’environnement.

Quatre acteurs (cinq depuis quelques semaines) se sont désormais positionnés sur le secteur de l’autopartage et de la location de voitures entre particuliers sur le territoire national, ce qui fait de la France, l’un des pays où ces initiatives sont les plus avancées (cet article d’El Pais regrette l’absence de startups de ce genre sur le territoire Espagnol par exemple). Il est passionnant de suivre les choix stratégiques des uns et des autres et l’adoption grandissante par le grand public de ces nouvelles formes de partage de la voiture que l’on peut distinguer en deux courants principaux :

- les organisateurs de location entre particuliers (impliquant un échange de clé),

- les opérateurs d’autopartage entre particuliers (à la différence de l’autopartage traditionnel où la flotte de voitures est possédée par l’entreprise, l’actif est ici celui des particuliers : pas d’échange de clé, les voitures sont accessibles via une carte à puce). C’est dans cette catégorie que se range Livop.

J’ai prévu de vous proposer un article prochainement sur ma vision de ce secteur et des enjeux liés à ces différents courants suite à mes échanges avec ceux qui inventent les formes de partage de la voiture de demain. En attendant, après les interviews de Paulin Dementhon (Voiturelib), David Laval (Mobizen puis Cityzencar) et Alexandre Grandremy (Deways), voici le compte-rendu de l’interview du fondateur de Livop, Kieran Connolly.

Parmi ces entreprises à proposer de partager sa voiture avec d’autres particuliers, Livop peut être considéré comme le pionnier de l’autopartage entre particuliers (Peer-to-Peer Carsharing en anglais), le seul aujourd’hui à avoir équipé des voitures et à proposer à des particuliers partout en France de « s’autopartager » leurs voitures.

Bonjour Kieran, peux-tu m’en dire un peu plus sur ton parcours et l’idée qui t’est venue de lancer une formule d’autopartage à partir des voitures des particuliers ?

Bonjour Antonin, je viens de la location traditionnelle de voitures. J’ai été responsable d’agence très jeune et suis devenu responsable des opérations et animateur réseau pour l’un des principaux acteurs de la location.  J’ai une expérience de plus de dix ans dans la location de voitures, notamment chez Sixt et Ucar . C’est cette expérience qui m’a permis de mettre sur pied le concept Livop. Utilisateur d’un des  opérateurs d’autopartage traditionnel depuis deux ans, j’avais dans l’idée de me lancer à mon compte et j’ai commencé à m’intéresser au secteur de l’autopartage pour comprendre les problèmes qui empêchaient un déploiement plus massif : investissement important, forte rotation des voitures, entre autres. La solution m’est apparue un jour : elle consistait à remplacer l’actif de la société par celui des particuliers. Quand j’ai commencé à réfléchir à Livop, au début de 2010, je me suis dit : « Pourquoi cela n’existe pas ? ». C’est à ce moment que j’ai découvert que RelayRides se lançait aux Etats-Unis sur le même principe, ça m’a donc conforté dans mon idée. Restait l’assurance…J’ai réussi à convaincre MMA de me suivre sur ce projet inédit en France, ils ont accepté  et  ça n’aurait pas été possible sans eux.

Quelle est la vision que tu cherches à transmettre avec Livop et plus généralement quelle est ta vision de l’autopartage entre particuliers et de la confiance nécessaire pour que ce service fonctionne ?

Ma vision de l’autopartage entre particuliers est qu’il représente l’aboutissement naturel de la location de voitures et qu’il va devenir un moyen de transport à part entière, à mi-chemin entre les transports en commun et le taxi. La location traditionnelle ne va pas disparaître bien évidemment mais elle va devoir évoluer et gagner en valeur ajoutée : on aura le droit de la critiquer. Le Peer-to-Peer, ce sera pour tout le monde. Je suis moi-même utilisateur de Livop : quand tu rentres dans la voiture de quelqu’un, tu sens que tu es dans l’espace de quelqu’un, du coup tu es plus respectueux. Il ne s’agit pas d’une voiture comme une autre, cette voiture appartient à quelqu’un et cette personne me laisse entrer dans son espace personnel. Du coup, ma vision est que l’autopartage entre particuliers va générer plus de respect du matériel et moins de critiques de la part des utilisateurs, chaque locataire se mettant naturellement à la place du propriétaire et inversement. Je remarque déjà les changements de mentalités parmi les utilisateurs. Pour les propriétaires, la question n’est pas : Est-ce que l’autre va abîmer ma voiture mais est-ce que ma voiture va plaire à l’autre ?

Quel est le métier de Livop exactement et comment fonctionne le système concrètement ?

Livop facilite le partage de voitures entre particuliers, il s’agit avant tout d’un outil pour que les choses se passent bien.  Nous équipons les voitures des propriétaires d’une « LivopBox » installée discrètement sous le pare-brise, qui communique avec les cartes distribuées aux potentiels utilisateurs. Pour recevoir une carte, nous demandons la photocopie du permis, de la carte d’identité, un justificatif de domicile.

Nous rencontrons tous les propriétaires pour vérifier l’état de leur voiture. Nous sommes équipés pour vérifier les bonnes informations bancaires des personnes qui souhaitent utiliser le système Livop. Lorsqu’une personne réserve une voiture à une date donnée, nous envoyons un signal à la voiture qui est alors accessible à partir de la carte transmise au futur utilisateur. Nous envoyons alors un SMS :

-          au propriétaire lui expliquant qu’une personne va utiliser sa voiture et précisant la date ainsi que le gain réalisé ;

-          à l’utilisateur une demi-heure avant l’heure de réservation pour lui préciser l’endroit exact où est située la voiture (auparavant, il connaît l’emplacement dans un rayon d’une centaine de mètres).

Comment les prix sont-ils fixés et comment se rémunère Livop ?

Nous fixons le prix de la location en fonction de la valeur Argus de la voiture (année de sortie, marque, kilométrage) et du nombre d’heures de la location. L’équipement que nous installons est complètement gratuit pour le propriétaire à condition qu’il s’engage à laisser sa voiture disponible au moins 20 heures par mois. Dans les faits, nous remarquons que les gens laissent leur voiture disponible en moyenne 5 jours sur 7. Nous nous rémunérons en percevant un pourcentage sur chaque transaction, de 40 à 50 % selon la durée de la location. En comptant le coût de l’essence qui est à la charge du propriétaire, celui-ci récupérera entre 30 et 40 % du prix payé par le locataire. En échange, il n’a strictement rien à faire sinon maintenir sa voiture en bon état. Du coup, certains propriétaires pourraient potentiellement rentabiliser complètement le coût généré par leur voiture.

Et s’il y a un problème ?

Nous jouons le rôle de tiers de confiance. S’il y a un problème, nous le réglons avec l’utilisateur. Si l’utilisateur est de mauvaise foi, nous sommes en mesure de prendre les désagréments à notre charge, mais jamais le propriétaire ne sera sollicité. Chez Livop, le propriétaire est Roi.

La question de l’assurance n’est pas un faux problème comme j’ai pu le lire dans d’autres interviews sur ton blog. La majorité des propriétaires de voitures ont une assurance multiconducteurs c’est vrai, mais qu’en est-il du bonus/malus en cas d’accident(s), il reste à la charge du propriétaire. Je souhaitais régler cette question : le bonus/malus est à notre charge puisque c’est notre assurance qui couvre les dégâts éventuels. De plus, nous laissons 20 minutes supplémentaires après chaque réservation pour éviter toute situation de stress qui pourrait conduire à un accident.

Comment se positionne Livop par rapport à ces concurrents français et aux startups qui ont la même activité à l’étranger ?

Aujourd’hui, nous sommes les seuls à vraiment faire de l’autopartage entre particuliers. Les autres acteurs français font de la mise en relation de propriétaire et de locataire. Nous sommes plus proches de la startup américaine RelayRides (NDLR : dans laquelle a récemment investi Google).

Aujourd’hui, où en est Livop dans son développement ?

Aujourd’hui, 1000 personnes sont inscrites sur le site. Nous avons d’ores et déjà équipé 20 voitures et distribué des cartes à plus de 150 personnes habitant à proximité de ces 20 voitures. Nous sommes déjà présents dans les plus grandes villes françaises et des gens commencent à s’échanger leur voiture partout en France.

Quelle est ta vision de la communauté et quelle est son importance dans la stratégie ?

Ce n’est pas parce que les personnes ne se rencontrent pas (NDLR : pour s’échanger des clés), qu’il n’y a pas une communauté d’utilisateurs. Nous avons fait le choix de modérer les références laissées par les utilisateurs et les propriétaires et de ne pas les rendre visibles dans un premier temps. Il y a un risque à avoir une approche trop communautaire : celui de voir l’usage premier de notre site, le partage de voiture, détourné pour en faire un site de rencontres. Je prends l’exemple de Whipcar en Angleterre, qui fait de la mise en relation, et où certains commentaires ont plus attrait au physique de la propriétaire qu’à l’état de la voiture. C’est un écueil qu’il faut absolument éviter à mon sens : la location de voitures entre particuliers doit rester pour tout le monde, sans discrimination. Nous avons prévu de proposer aux personnes de se rencontrer d’ici quelque temps mais de manière plus collective.

La communauté Livop dans un premier temps sera surtout celle des propriétaires que nous allons aider par différents moyens à garder leur voiture bien entretenue.

Quel va être l’Impact de l’autopartage entre particuliers dans le futur selon toi ?

En ce qui concerne les propriétaires, on remarque que les gens qui prêtent leur voiture changent de regard et commencent à la respecter, à l’entretenir. Je suis convaincu que ce système va permettre de réguler la circulation des voitures tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Si le nombre de voiture en circulation diminue,  les constructeurs vont  s’adapter  en construisant des voitures plus résistantes et moins polluantes sur la durée. Avec Livop, nous proposons une solution pour être plus efficient avec le parc automobile, à condition qu’il soit bien équipé et bien entretenu.  A bon entendeur …

Et voici une vidéo de présentation du système Livop :

3 Responses to Mobilité de demain : l’Autopartage selon Livop

  1. Benjamin dit :

    @Julie : ce livre (« Pour une mobilité plus libre et plus durable ») est particulièrement bien documenté je trouve. Merci pour ce partage.

    • Julie.b dit :

      @ Benjamin : C’est un peu ma bible sur ce sujet, il existe en France sur le sujet des transports durables. Les transports et le développement durable sont souvent traités de manière séparée, et j’ai souvent été frustrée lors de la rédaction de mon mémoire pour trouver des sources sur le sujet.
      J’ai du me rabattre sur des périodiques, ce qui à l’avantage de traiter des problématiques de manière plus journalière et les documents internes de mon entreprise en stage.

  2. Julie.b dit :

    Bonjour,

    Alors petite remise en contexte, j’ai eu les coordonnées de votre blog par mon père (votre coiffeur).

    Je trouve l’article fortement intéressant. Je viens de finir mes études en environnement/DD et j’ai choisi de faire des stages dans le domaine des transports, dans ces conditions l’article à tout de suite attiré mon attention.

    La question de la voiture individuelle est une vraie problématique dans le domaine de la mobilité. Comment faire d’un objet (très) personnel, un moyen de déplacement collectif ?
    C’est une question qui renvoie pas mal à l’écologie industrielle. Comment en donnant un usage collectif à un objet de consommation, on peut finalement optimiser son utilisation et même améliorer sa durée de vie.

    C’est des choses que j’ai retrouvé dans l’interview de Kieran de chez Livop. Je ne connaissais pas du tout cette initiative et je trouve le concept très intéressant et très instructif. Il répond pour l’instant à pas mal de question pratique sur le fait de faire partager un objet porteur d’autant de responsabilité. En effet, ce n’est pas une simple perceuse électrique et le cas de l’assurance montre bien qu’il est nécessaire de repenser les produits d’assurance pour qu’ils s’adaptent aux nouveaux comportements.

    Je pense que le développement durable c’est aussi permettre une utilisation optimale de ce qui existe déjà et je pense que ce genre d’initiative est extrêmement intéressante et mériterait d’être plus mise en valeur.

    Il existe un petit livre édité par le FING (Fondation internet Nouvelle Génération ) et écrit par Daniel Kaplan et Bruno Marzloff qui traite pas mal du sujet entre autre « Pour une mobilité plus libre et plus durable ». Si ça t’intéresse, il est en lecture libre sur google.book

    je retourne à ma lecture, et voir si d’autres articles attirent mon attention.

    Julie