Chic and troc

Finis l’achat et la revente ! Le troc revient au goût du jour grâce aux réseaux de l’internet et à l’inventivité des entrepreneurs de l’économie collaborative. Remède anti-crise, développement du système D ou réponse à des aspirations plus profondes des consommateurs mutants, la montée des pratiques de troc interroge… Décryptage.

Perçu comme un acte militant, le troc connait aujourd’hui un engouement certain et séduit de plus en plus d’entre nous, au point de devenir l’argument favori de marques en quête de fidélité. Quelles sont ces plateformes qui remettent le troc au goût du jour et comment s’y prennent-elles ? Comment et pourquoi cette pratique teintée de militantisme est aujourd’hui mise à profit par les marques ?

Le troc, qu’est-ce que c’est ?

L’économiste Pierre Alary en donne la définition suivante :

“Le troc est un transfert réciproque de biens et/ou de services, identifiés, entre plusieurs acteurs. L’objectif du transfert est marchand et une fois les mouvements effectués selon les termes de l’accord, la relation entre les protagonistes est close. Le troc ne fait pas directement appel à un élément tiers homogénéisant la valeur des biens et services transférés. L’absence de ce tiers implique des négociations pour déterminer les termes de l’échange entre les biens et services  transférés.”

Rapide histoire du troc

Le troc est l’un des premiers modèles d’échange utilisé par les Hommes. Mis en place par de nombreuses civilisations comme l’Egypte des pharaons ou les peuples amérindiens, il est alors caractérisé par l’absence de monnaie dans le transfert de possession. Puis est arrivé l’argent… La pratique du troc a néanmoins perduré dans toutes les civilisations qui ont suivi de manière plus ou moins confidentielle, le troc apparaissant comme de plus en plus archaïque face à la modernité symbolisée par la monnaie.

Internet : de nouvelles perspectives pour le troc

Internet donne aujourd’hui un nouvel essor au troc. Les acteurs se multiplient, les business models aussi. Pour Vincent de Montalivet, co-fondateur de Myrecyclestuff.com,

L’Internet en tant que réseau permet de multiplier les contacts entre personnes, génère la confiance plus rapidement et facilite la prise de décision entre inconnus. Une fois la prise de contact et la négociation effectuées, l’échange peut avoir lieu dans la vraie vie.

Différentes startups se positionnent… certaines privilégient la communauté et la rencontre, c’est justement le cas de Myrecyclestuff.

Nous avons une vraie vision communautaire du troc : le système et l’algorithme ont été conçus pour permettre aux utilisateurs d’échanger avec des personnes à proximité. Sur notre site, dans 80% des cas, le troc est permis par la rencontre.

« Renouvelez gratuitement votre dressing »

D’autres services mettent davantage l’accent sur la praticité et le troc de même types de biens pour faciliter la lisibilité chez l’utilisateur. « Renouvelez gratuitement votre dressing. 1 article envoyé, 1 article reçu en retour. » annonce ainsi pretachanger.fr. Dans le contexte actuel, la promesse est alléchante… Benjamin Augros, co-fondateur de Pretachanger a eu l’idée de créer ce site en fin d’étude à EM Grenoble :

J’ai réalisé mon mémoire de fin d’étude sur le lancement d’un site de troc innovant. J’ai étudié les sites de trocs existants pour me rendre compte que le problème principal est la friction (il est compliqué de se mettre d’accord pour troquer deux biens différents). Pour résoudre ce problème, nous avons mis au point un algorithme qui permet de mettre en place des boucles d’échange.

Concrètement, comment cela se passe ? Au moment de l’inscription, on est amené à renseigner les vêtements qui nous intéressent et à proposer les siens. Dès qu’une boucle de troqueurs est obtenue, l’échange est réalisé.

Monnaies complémentaires

Pour mettre de l’huile dans les moteurs du système, certains de ces services ont ou vont introduire une unité de compte pour fluidifier les échanges et permettre de profiter d’une offre plus large. Kiditroc (troc de vêtements pour enfants) par exemple, va introduire des points d’échange.

GuestToGuest (échange de maisons) a également mis en place un système de GuestPoints, nous expliquait il y a peu Emmanuel Arnaud, son fondateur :

Les points permettent de multiplier les échanges, il suffit de trouver des gens qui veulent bien vous accueillir pour pouvoir partir, de votre côté, vous gagnez des points quand des personnes utilisent votre maison.

Le système de points rentre également dans le business model : « à terme, une petite fraction (5-10%) des GuestPoints seront vendus. Ainsi, si vous accueillez autant que vous partez, vous n’achèterez jamais de GuestPoints, mais si vous partez plus que vous n’accueillez, vous aurez besoin d’acheter des GuestPoints. »

Le troc change de nature

Avec Internet, la pratique du troc évolue en rendant obsolète une dimension majeure du troc : la négociation.

“Jevons (1835-1882) identifie clairement la nécessité de négocier pour déterminer les termes de l’échange lors d’une relation ou la monnaie métallique n’intervient pas.”

La phase de négociation avait deux rôles distincts:

  • Elle permettait de différencier le troc du don.
  • En l’absence de monnaie métallique elle permettait de fixer la valeur du bien.

Dans le cas de kiditroc et de GuestToGuest, la valeur des biens proposés étant connue à l’avance et les points d’échange cumulables, la négociation n’a plus lieu d’être. Le système de points fait donc office de “tiers homogénéisant”. Dans le cas de Pretachanger.fr, l’ingéniosité vient des boucles d’échange. Sans compter que l’offre de troc s’est considérablement élargie avec le développement d’Internet : on trouve aujourd’hui plus facilement ce que l’on cherche sans avoir à négocier. Pour Myrecyclestuff, un algorythme de « matching » permet à l’utilisateur d’avoir des suggestions d’objets qu’il recherche pour ensuite entammer la négociation.

Le troc, signal faible ?

Le troc se développe et se démocratise : il pourrait, dans les prochaines années convaincre de nouvelles franges de la société. De part sa logique, il ne concerne pas les mêmes biens que d’autres formes de consommation collaborative. On a ici affaire à des objets qui ont une durée d’utilisation relativement courte par rapport à leur durée de vie (vêtements, articles de sport, livres).

Vincent de Montalivet (Myrecyclestuff) nuance cet engouement :

Pour la majorité des personnes, le troc reste perçu comme un moyen alternatif, une activité préhistorique qui n’a pas d’avenir.

Justement, les nouveaux modèles mis en place (boucle de troqueurs, unité de compte) seraient-ils la solution ? Une évidence même pour Marina Calmes, responsable marketing et communication de Pretachanger :

Chez nous, l’algorithme est le coeur du service, c’est ce qui permet d’organiser des boucles d’échange et de les démultiplier. C’est l’efficacité et la simplicité qui sont recherchées et l’assurance de trouver quelque chose en échange de ce qu’on propose : nous permettons cela.

Après 6 mois d’activité, Pretachanger compte aujourd’hui 8 000 inscrits et 32 000 articles disponibles et envisage de se développer sur d’autres univers : « nous allons rapidement proposer des articles de puériculture et hi-tech notamment. »

Un contexte porteur

Le contexte économique, mais également écologique et social, actuel s’avère favorable au développement d’initiatives autour du troc. Karina Benamer, planneuse stratégique digitale l’expliquait ainsi dans Influencia :

Il faut croire que le troc n’est pas dénué de valeurs. Au-delà de répondre à un besoin d’usage, il réinjecte de la solidarité, de la responsabilité sociétale tout en surfant sur la tendance de l’upcycling.

Une aubaine pour des marques et des distributeurs en quête de nouvelles relations de confiance. Decathlon avec son Trocathlon, les accorderies soutenues par la fondation MACIF, Castorama et lestrocheures (qui propose du troc de compétences en partageant des heures de bricolage) ou encore Intermarché avec sa plateforme sur facebook Family Troc, les exemples se multiplient. Récupération ? Pas nécessairement… nous expliquait Vincent de Montalivet :

Pour les distributeurs, le troc est un moyen de se différencier sur le terrain du Social Service Marketing, et de renforcer la fidélisation.

Intégré dans une stratégie globale, le troc peut devenir un levier marketing puissant : il véhicule des valeurs fortes comme l’entraide, le partage, la convivialité – valeurs qui peuvent être recherchées par les marques. Le troc devient ainsi un outil au service de la brand equity, de la « brand utility » nous corrigerait notre ami Brieuc Saffré.

Le troc peut-il remplacer l’argent ?

La question a de quoi faire sourire… mais le retour en force du troc comme pratique commerciale n’est pas anodine : elle témoigne de la remise en question du rôle de l’argent comme catalyseur d’échanges et donc créateur de lien social. Se poser cette question c’est d’ores et déjà reconnaître que l’on peut, dans la vie de tous les jours, utiliser différentes formes de pratiques commerciales.

Qu’il soit utilisé comme levier marketing ou comme alternative aux modes de consommation actuels, le troc redevient un comportement de consommation légitime et une pratique commerciale à part entière. Cette résurgence du troc est sans conteste un de ces signaux faibles de notre monde en transition. A surveiller donc…

Edwin et Antonin (OuiShare)

Crédit Flickr : George_in

Voir aussi :

A propos de Edwin Mootoosamy


Je suis depuis toujours intéressé par les modèles culturels différents qui viennent bousculer l’idéologie dominante. Passionné par les nouveaux usages d’Internet et les mutations socio-économiques que cela induit, j'observe le développement de la consommation collaborative depuis 2008. OuiShare Co-Founder & France Connector, je m’intéresse plus généralement à la manière dont Internet reconditionne notre façon de faire société.

Une Réponse pour L’argent est mort, vive le troc

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