Cet article est inspiré d’un post de Tim Hyer, fondateur de Rentcycle. Il est en partie reproduit ici avec la permission de l’auteur. J’ai trouvé cet article très intéressant car il met en perspective la montée des investissements dans les startups du partage.

On parle de plus en plus de la consommation collaborative, mais concrètement à quel point le secteur intéresse-t-il les investisseurs ? L’investissement massif dans les startups du partage ne pose-il pas des questions étant données les valeurs du mouvement ? Des éléments de réponse dans cet article. La première partie est une reprise partielle du post de Tim, dans la seconde je me risque à une mise en perspective de la situation de l’investissement en France dans les startups du partage.

L’investissement dans la consommation collaborative aux Etats-Unis

Tim Hyer : “Il y a trois ans, j’ai eu la volonté de lancer une entreprise construite autour du partage : on s’est moqué de moi. Il y a deux ans, j’ai lancé un premier prototype pour Rentcycle, une plateforme en ligne permettant une optimisation des biens matériels via la location : on a commencé à m’écouter. Il y a un an, j’ai présenté Rentcycle lors d’une conférence d’entreprises réunies autour d’un tout nouveau concept appelé «consommation collaborative» : les investisseurs ont commencé à prendre mes appels. Cet été, Rentcycle a levé 1,4 millions de dollars pour changer la façon dont la société consomme.

Ces dernières années, on a assisté à une montée de la prise de conscience autour d’une tendance de fond ancrée dans le partage. Appelez ça « consommation collaborative » (Collaborative Consumption), “le maillage” (The Mesh), ou “l’économie du partage” (the Sharing Economy), les principes fondateurs restent les mêmes : l’usage plutôt que la propriété, l’accès plutôt que l’excès et les expériences plutôt que la possession. Deux best-sellers (What’s Mine is Yours, The Mesh) ont été écrits sur le sujet, le concept a été présenté par tous les principaux medias, et cela commence à avoir un impact sur nos choix au quotidien.

Il n’y a encore pas si longtemps, nous achetions tous les films et la musique que nous consommions. Des services comme Netflix ou Spotify ont transformé la consommation de biens culturels. De même, Zipcar et HomeAway ont changé la façon dont nous accédons aux véhicules et aux logements de vacances – les deux ont d’ailleurs profité de deux entrées en bourse réussies cette année. Et cela ne s’arrête pas là. Une nouvelle vague de startups arrive qui brandissent le drapeau de l’économie de partage et, croyez-le ou non, les investisseurs sont à l’écoute.

Typiquement le mot « partage » n’est pas forcément le premier mot qu’on pourrait associer à investisseurs. L’image de l’oncle Picsou plongeant dans son coffre-fort est davantage monnaie courante. L’idée de partage serait presque contre-intuitive pour un secteur qui possède des parts non négligeables dans un certain nombre de grandes entreprises qui ont fondé leur modèles sur la vente de biens. Cela étant dit, l’économie du partage a attiré l’attention des investisseurs, qui se mettent à ouvrir leurs portefeuilles et signer de gros chèques. Alors, pourquoi les fonds de capital-risque se sont-ils tout d’un coup intéressés au phénomène du partage ? Comme on pouvait s’y attendre, l’appât du gain est le facteur numéro un. Récemment, le magazine Fast Company évaluait ainsi l’économie de partage à 100 milliards de dollars – et ce, seulement pour le partage entre particuliers, qui ne tient pas compte des entreprises proposant des systèmes de fonctionnalité (autopartage traditionnel, velib, location)-.

Récemment, de nombreuses entreprises sont parvenues à établir des modèles économiques solides, où des revenus sains ont pu être glanés du principe de partage. C’est à ce moment-là que des investisseurs se sont mis à écouter.

Chaque mouvement a besoin d’une figure emblématique, quelqu’un qui puisse indiquer la voie aux autres. Pour la consommation collaborative, je me risquerais à dire que Airbnb a été le pionnier et celui qui a vraiment changé la façon dont les investisseurs ont appréhendé le principe du partage. Si vous n’êtes pas familier avec Airbnb, il s’agit d’une plateforme de partage entre particuliers permettant de louer tout espace disponible – un canapé, une chambre dans un appartement, voire une maison entière ou un bâteau. Airbnb a développé une communauté pour faciliter la location d’espace supplémentaire et a récemment atteint un point d’inflexion. Il y a à peine quelques mois, Airbnb était évalué à 1 milliard de dollars, en levant plus de 100 millions de dollars auprès des principaux investisseurs dans l’écosystème des VC (fonds en capital risque). Même si la consommation collaborative avait connu une croissance continue jusqu’à maintenant, il semblerait que cet évènement ait ouvert les vannes au sein de la communauté des investisseurs.

Depuis cette nouvelle, pas un jour se passe sans qu’on entende parler d’une nouvelle startup du partage, se présentant comme « l’Airbnb pour » les voitures, la nourriture, les compétences, les emplois, et tout le reste.

Il ne s’agit pas d’une simple mode passagère pour une poignée d’investisseurs; quelques-uns des plus grands noms de la Silicon Valley et au-delà ont commencé à redéfinir leurs portefeuilles et leurs philosophies d’investissement en fonction de la consommation collaborative. Andreessen Horowitz a franchis un pas important en prenant les devants avec son investissement dans Airbnb. Mais il n’est pas le seul : David Lee de SV Ange est apparu sur Bloomberg, en nommant la consommation collaborative comme l’un des trois principaux investissements de l’entreprise. Des fonds comme Shasta VenturesFloodgate et Google Ventures ont réalisé d’importants investissements dans des startups du partage comme RelayRidesTaskRabbitCheggZimride, et d’autres.

Je peux personnellement attester que presque chaque investisseur à qui j’ai parlé tout au long du processus de levée de fonds (l’été dernier) connaissait l’expression «consommation collaborative» contre un degré zéro de prise de conscience un an auparavant.

Au-delà des fonds témoignant un intérêt croissant pour le mouvement, un fonds a décidé de miser massivement, en investissant exclusivement dans les startups les plus prometteuses de la consommation collaborative. Le Collaborative Fund a été fondé par Craig Shapiro avec la mission d’augmenter la valeur et l’utilisation de biens comme la nourriture ou le matériel de tous les jours, et même les compétences. Le fond a fait appel à l’expertise de Rachel Botsman, auteur de What’s Mine Is Yours, la bible de la consommation collaborative, pour le rejoindre en tant que Venture Partner. Ce récent article de Fast Company explique que Rachel était une VC peu probable, mais son œil aiguisé pour repérer les tendances et comprendre les raisons pour lesquelles certains services de partage réussissent tandis que d’autres échouent était exactement le type d’approbation que le Collaborative Fund recherchait pour investir dans des entreprises comme TaskRabbit, SkillShare, Kickstarter, Gobble, et même Rentcycle témoignant ainsi de leur philosophie en action.

L’année écoulée a vu la montée de l’économie de partage. Airbnb est maintenant un nom devenu commun. La startup de location de voitures entre particuliers RelayRides a levé 10 millions de dollars , a embauché un CEO de premier niveau, et vient de signer un partenariat avec General Motors. Pendant ce temps, leur concurrent, Getaround, remportait le TechCrunch Disrupt et proposerait déjà 1600 voitures à la location, soit 20% du nombre de voitures proposées par Zipcar (leader mondial de l’autopartage). Des succès similaires ont été obtenus par des sociétés d’externalisation de tâches et d’emplois, comme TaskRabbit et Zaarly.

Beaucoup d’argent est levé et va être investi pour soutenir une croissance impressionnante : la consommation collaborative est rapidement devenue une zone d’investissement brûlante.

La bonne nouvelle, c’est que les startups de la consommation collaborative du monde entier sont en train de trouver des idées créatives pour surmonter les obstacles et construire des entreprises de partage qui gagnent de l’argent. Cette ingéniosité inspire les investisseurs à puiser en profondeur dans leurs poches et se mettre au partage.” Tim Hyer

Quel investissement dans les startups du partage en France ?

Après ce panorama plutôt exhaustif de la situation américaine, intéressons-nous à la France. A quel point la consommation collaborative est-elle devenue un espace d’investissment majeur pour les VC français ? Petit panorama des dernières levées de fonds et présentation des startups dont nous allons entendre parler dans les prochains mois.

En ce qui concerne les levées de fonds, Zilok fait partie des vétérans avec 2 millions d’euros levés auprès de Marc Simoncini tandis que dans le même secteur de la location d’objets entre particuliers, e-loue levait 500 000 euros l’année dernière. Dans le secteur très prisé de la mobilité partagée, les startups du covoiturage et de la location de voitures entre particuliers ont également récemment fait appel aux investisseurs pour soutenir leur croissance : Covoiturage.fr a ainsi levé 1,25 million d’euros en 2010 auprès d’ISAI, tandis que Tickengo annonçait une levée de fonds en Avril auprès de Kima Ventures. A noter que dans le secteur du covoiturage Mappy s’est associé à Vadrouille Covoiturage tandis que Mobivia (ex-Norauto, également principal actionnaire de Buzzcar) et la SNCF ont récemment mis 1,2 million d’euros au capital de Greencove, éditeur de 123envoiture.com. Plus récemment, c’est Drivy (ex-Voiturelib, location de voitures entre particuliers) qui annonçait une première levée d’amorçage sans en dévoiler le montant.

Parmi les acteurs du financement collaboratif, KissKissBankBank a déjà levé par deux fois auprès du fonds XAnge pour 1,5 million d’euros au total. Enfin, laRuchequiditOui , réseau social de proximité mettant en relation consommateurs et producteurs a pu compter, lors d’une première levée d’amorçage, sur le soutien financier de Marc Simoncini, du fondateur de Marmiton.org et du fonds Kima Ventures.

Au-delà des sommes levées par les uns ou les autres, ce qui interpelle et est à mettre en parallèle de la situation américaine est la prise de position des trois fonds emblématiques de l’Internet français dans ces différentes startups : Marc Simoncini donc, via ses investissements dans Zilok et LaRuchequiditOui, Isai via un investissement substanciel dans Covoiturage.fr et Kima Ventures dans Tickengo et laRuchequiditOui.

Alors, les investisseurs français sont-ils plus frileux ou en avance par rapport à leurs homologues Américains ? L’investissement substantiel réalisé dans covoiturage.fr par ISAI représentait sans aucun doute un beau paris mais qui semble lui donner raison vue la croissance connue par le site (qui revendique 90% des trajets en France), les perspectives du passage au payant (qui n’est pas sans poser des problèmes néanmoins) et le développement de l’activité à l’étranger. La confiance accordée dès le départ par Marc Simoncini et Kima Ventures à l’équipe de LaRuchediOui est également un signal encourageant donné aux startups du partage.

Les prochains mois apporteront probablement des compléments de réponses avec de probables investissements dans des startups qui connaissent une belle traction et dont on devrait entendre parler. Je pense évidemment aux startups de la location de voiture entre particuliers, secteur appelé à croître de manière exponentielle et où les sorties possibles pour les investisseurs sont nombreuses (constructeurs, acteurs de la mobilité) : Deways, Cityzencar, Livop, Unevoiturealouer… mais aussi aux nouveaux venus ayant des modèles (économiques mais pas seulement) très intéressants comme pretachanger.fr (fondé par Benjamin Augros) ou Kiditroc (qui s’inspire du modèle de ThredUp). Bedycasa, lancé avant et ayant le même modèle qu’Airbnb et LivemyFood, qui voit son nombre de foodies augmenter de manière constante, pourraient également inspirer des investisseurs.

Alors la levée de fonds, une fin en soi ? Comme le fait justement remarquer Olivier Demaegdt dans un article consacré aux levées de fonds dans le secteur du covoiturage, elle pose la question de la dilution et de la perte de contrôle éventuelle des fondateurs sur le destin de l’entreprise.

La plupart de ces entreprises revendiquent des modèles différents de consommation, portent dans leur ADN des valeurs de partage et communiquent de manière plus transparente avec leur communauté qui est leur principal actif : le choix de l’investisseur est donc fondamental pour s’assurer que la rentabilité n’est pas le seul guide dans les prises de décision.

Pour conclure, révons un peu : à quand un Collaborative Fund à la française ? Et à quand une startup du partage,  qui réaliserait une levée de fonds collaborative auprès de sa communauté (voir le précédent Regioneo), sur une plateforme comme Wiseed par exemple : ça ferait du sens, non ?

Pour aller plus loin : « Entrepreneurs are also adjusting their business models to deal with the age of austerity. » Article dans The Economist

L’économie du partage face au modèle dominant, par William Van Den Broek de Mutinerie

Crédit Flickr : Albertkenyaniinima

A propos de Antonin Léonard


Tombé dans la marmite du collaboratif tout petit, je lance ce blog en 2010 avec de fonder OuiShare avec quelques amis...

10 Responses to Quand l’économie du partage inspire les investisseurs

  1. [...] Quand l’économie du partage inspire les investisseurs Panorama des investissements récents dans les startups du partage aux Etats-Unis et en France. Pourquoi les fonds d'investissement s'intéressent massivement à cette tendance… Source: consocollaborative.com [...]

  2. Dehorter dit :

    Un site de crowdfunding me paraît encore trop tôt…
    j’en ai fait l’amère expérience…
    Mais n’oublions pas les cigales, qui ont un impact encore limité mais ont le mérite d’exister et une vraie utilité pour de nombreux projets…
    Il faut s’appuyer sur ce qui existe et le renforce
    http://www.cigales.asso.fr/

  3. Bonjour,
    Nous serons bientôt fixés quand à la frilosité des investisseurs français.
    Par contre, une chose est sure : on voit qu’actuellement, les médias s’intéressent de plus en plus à ce mode de consommation; ce qui donnera encore plus d’écho à la consommation collaborative.

    François – KidiTroc

  4. [...] Quand l’économie du partage inspire les investisseurs Panorama des investissements récents dans les startups du partage aux Etats-Unis et en France. Pourquoi les fonds d'investissement s'intéressent massivement à cette tendance… Source: consocollaborative.com [...]

  5. N’oublions aussi pas que nous avons des champions mondiaux dans l’économie du partage. Bolloré avec Autolib’ est probablement le groupe qui investi le plus d’argent dans ce domaine à l’échelle mondiale, suivi par JC Decaux avec Vélib!

  6. green dit :

    Bolloré avec Autolib’ est probablement le groupe qui a investi le plus à l’échelle mondiale dans la consommation collaborative avec en deuxième JC Decaux et Vélib. N’oublions pas que nous avons des poids lourds mondiaux dans ce domaine!

  7. Le 1er investisseur à avoir vraiment cru à la conso collaborative en France c’est effectivement Marc Simoncini qui a financé Zilok dès 2008 (bien avant que la consommation collaborative soit à la mode…) puis quelques années plus tard La ruche qui dit oui.

    Il me semble que les modèles de conso collaborative sont à la fois très séduisants pour un investisseur, mais aussi certainement plus lents que la moyenne.

    Très séduisants, car avec un espoir de rentabilité importante.
    Plus lents car la consommation collaborative reposant sur les membres d’une communauté, il faut prendre le temps de constituer cette communauté. Ca peut être très rapide sur un usage existant comme la location d’appartement de type AirBnb. Un peu moins, quand l’usage est nouveau.

    Qui aurait loué un karcher à son voisin en 2007 ?!!! Nous ! ;-)
    Zilok compte aujourd’hui 200 000 objets à louer, 300 000 visiteurs chaque mois et 125 000 membres.
    Et ca n’est que le début !

    • Benoit Granger dit :

      Bravo Marion ! En effet, il n’y avait pas grand monde en 2007 ! ! Mais quelle rentabilité à terme ? et peut on aller plus loin : variété des objets ? étendre vers des services ? etc…

      Si vous etes dispo, peut etre pourriez vous venir faire un peu de prospective devant mes étudiants de Master à Dauphine ?

      benoit(point)granger (at) gmail.com

  8. [...] Quand l’économie du partage inspire les investisseurs Panorama des investissements récents dans les startups du partage aux Etats-Unis et en France. Pourquoi les fonds d'investissement s'intéressent massivement à cette tendance… Source: consocollaborative.com [...]

  9. Hélène Perrin dit :

    Oui, rêvons un peu, les investisseurs prendraient des risques et investiraient dans de nouveaux business models !

    Depuis plusieurs années (depuis l’explosion de la bulle internet en fait) les investissement en capital dans les phases de démarrage des entreprises par les fonds de capital risque est en recul constant. Ce recul s’accompagne de TRI (taux de retour sur investissement)négatifs. Le capital risque n’investit quasiment plus dans les start-ups. Face à ce constat, l’Etat a mis en place le Fonds National d’Amorçage (FNA). Doté de 400 millions d’euros, le FNA ne financera pas directement des entreprises. Il investira dans 15 à 20 fonds d’amorçage gérés par des équipes de gestion professionnelles et qui réaliseront eux-mêmes des investissements dans de jeunes entreprises innovantes en phases d’amorçage et de démarrage.(http://investissement-avenir.gouvernement.fr/content/lancement-du-fonds-national-damor%C3%A7age-fna) Espérons que certains de ces fonds seront des « Collaborative Funds ».
    Le deuxième acteur majeur du financement des start-ups est constitué des business angels, qui apportent financement et accompagnement aux entrepreneurs. Il existe près de 80 réseaux de Business Angels regroupées dans une fédération, France Angels (www.franceangels.org). Certains de ces réseaux sont spécialisés dans le secteur de la Santé, dans l’Environnement … etc… Et demain un réseau de « collaborative Angels ». Avis aux amateurs !